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Full text of "Mémoires de Jacques Fauvel. Volume 3"

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BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 

GENEVIEVE 



JACQUES FAUVEL. 



III. 



BIBLIOTHEQUE 
SAINTE | 

GENEVIEVE 



3 



IMPRIMERIE DE COSSOS. 



m 



MEMOIRES 



JACQUES FAUVEL, 



PUBLIÉE 



PAR J". DROZ ET L.-B. PICARD. 



TOME TROISIEME. 




A PARIS, 



CHEZ ANTOINE-AUGUSTIN RENOUARD, 

HCE DE IOUEKON, K° 6. 

MDCCCXX11I. 



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JACQUES FAUVEL. 



iV\M*iVV\\^VVV\\\AVVVVVVU\^VVV^^VVVVVV\VV\.\VVVVVVVVVV' 



'WVWiWUWAMW 



SUITE 



DE LA 



SECONDE PARTIE. 



CHAPITRE XIV. 



Prospérité , vanité. 



INoTRE maison continuait de prospérer j 
M. Dumarsy était plus riche qu'il ne l'avait 
jamais été. On nous citait parmi les pre- 
miers fabricans de France; et la considéra- 
tion dont je me voyais entouré n'était 
pas due seulement à ma fortune. On van- 
III. , 






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■ 



a JACQUES FAUVEL. 

tait l'activité que j'avais déployée en ré- 
parant le désastre dé mon beau-père. Mes 
débats avec sir Kovers avaient fait un peu de 
bruit par l'indiscrétion de ses démarches ; 
le public, sans bien connaître le fond de 
' l'affaire , applaudissait au courage que je 
venais de montrer contre un homme puis- 
sant ; et cette aventure me donnait quel- 
que célébrité. 

Madame Dumarsy, jouissant avec délices 
de sa nouvelle opulence, avait repris un 
»rand état de maison ; elle recevait , voyait 
beaucoup de monde, et se montrait glo- 
rieuse de son gendre. M. Dumarsy , mal- 
gré sa faible santé, soutenait fort bien 
les fatigues d'un genre de vie qui le 
récréait; et il se plaisait à dire qu'il 
me devait son heureuse existence. Louise , 
dans tout l'éclat de la jeunesse et de la 
beauté, se livrait aux amusemens de son 
â«e; et me remerciait des plaisirs que chaque 
jour faisait naître pour elle. Au milieu de 
l'ivresse de la famille , je me laissais 
agréablement aller à quelques mouvemens 
d'orgueil , en songeant qu'on avait raison 






II e PARTIE. — CHAPITRE XIV. 3 

d attribuer à mes soins , à mes veilles , 
le bonheur de jouir d'une situation si 
brillante. 

11 y avait comme un retentissement d'é- 
loges autour de moi dans les cercles de 
madame Dumarsy. Toutes les personnes 
qui paraissaient dans son salon m'adres- 
saient des louanges , les unes par bien- 
veillance , d'autres par politesse, par ce 
sentiment qui dispose à dire des choses 
agréables aux personnes chez lesquelles 
on est invité. J'étais d'autant plus sensible 
à cescomplimens, qu'ils venaient d'hommes 
recommandables. La nombreuse société de 
ma belle-mère se composait de négocians, 
de propriétaires , de personnes de la haute 
bourgeoisie. Il s'y trouvait bien aussi quel- 
ques parasites. M. de Blaveau ne nous 
quittait plus, et nous prodiguait tant d'é- 
loges et d'épilhèles , que madame Dumarsy 
lui pardonnait de retomber par intervalles 
dans la manie de vouloir me protéger. 
Mais que ses phrases étaient insignifiantes 
près de celles que nous débitait un M. de 
Guerville , homme sans état, aimant à 



■ 



4 JACQUES FAUYEL. 

vivre chez aulrui , flalleur par goût , per- 
suadé du mérite de quiconque réussissait , 
admirateur des gens heureux , prôneur in- 
fatigable , perpétuellement outré, et cepen- 
dant de très bonne foi dans son enthou- 
siasme ! C'était mon panégyriste en chef : 
pour peu qu'on l'eût pressé, il m'eût donné, 
je crois , un brevet de grand homme. Ses 
exagérations m'avaient d'abord choqué ; 

mais ô subtil, poison de la louange! 

je me ' surprenais quelquefois à trouver de 

l'esprit à M. de Guerville. 

Un sbir , Blaveau parla de la prochaine 
nomination des échevins. Plusieurs per- 
sonnes , disait-il , l'avaient sollicité pour 
qu'il mît dans leurs intérêts son intime 
ami, le prévôt des marchands. « Vous sa- 
it vez , ajoula-t-il en me jetant un coup 
« d'oeil , que j'employe mon crédit avec 
« discernement , et qu'il n'est pas dans 
(( mon caractère de recommander tout le 
« monde. 11 faut ici de l'intégrité, des lu- 
« mières , du dévouement au bien public : 
a c'est un homme comme vous que je 
u voudrais voir dans l'administration de la 



II e PARTIE. — CHAPITRE XIV. S 

« ville de Paris. » Tous ceux qui étaient 
présens l'approuvèrent. Guerville s'écria 
que j'honorerais la place bien plus que je 
n'en serais honoré. Je fis peu d'attention 
à ces discours ; mais ils avaient frappé ma 
belle-mère : elle m'en parla le lendemain , 
et, selon son habitude, ce fut avec chaleur. 
Elle me dit que la fortune ne donne qu'un 
commencement de considération ; que , 
pour avoir une belle existence , il faut oc- 
cuper une place. Je n'entrai pas d'abord 
dans ses vues; toutefois, en y réfléchis- 
sant , je pensai qu'il s'agissait d'une ma- 
gistrature honorable, que je pouvais y être 
utile ; je me mis sur les rangs , et je fus 
nommé. Blaveau en était tout lier. 

Quinze jours s'étaient à peine écoulés , 
lorsque ma belle -mère, à la suite d'un 
conciliabule tenu avec M. de Guerville et 
d'autres personnes , vint me trouver , et 
m'annonça qu'elle désirait avoir avec moi 
un entrelien du plus haut intérêt. Elle 
était embarrassée ; après bien des détours : 
« La fortune , les places , nie dit-elle , c'est 
« quelque chose , c'est beaucoup j mais 



I 



6 JACQUES FAUVEL. 

« pour jouir de toute la considération à 
« laquelle un homme peut aspirer, il est 
« essentiel , il est indispensable d'obtenir 
« une distinction honorifique. Je serais la 
« plus heureuse des mères, si je voyais mon 
« gendre décoré du cordon noir. » Je faillis 
à éclater de rire. « Eh ! ma chère belle- 
ce mère , lui dis-je , quelle singulière am- 
« bition vous saisit ! J'ai demandé une place, 
« parce que je peux y rendre des services; 
« mais je n'irai certainement pas sollici- 
« ter une vaine distinction. Je ne suis plus 
« un enfant ; c'est un hochet que vous me 
« proposez. » Je continuai de plaisanter ; 
elle se retira un peu déconcertée. Cepen- 
dant , plusieurs jours de suite , elle revint 
à la charge. Mon refus lui causait du cha- 
grin ; elle me disait que je n'aurais besoin 
de faire aucune sollicitation, que ses amis 
étaient certains de réussir, et qu'elle me 
demandait seulement de consentir à ce 
qu'on agît pour moi. Elle était pressante, 
il m'en coûtait de l'affliger ; ce cordon 
n'avait pas la plus légère importance à 
mes yeux ; mais puisque les gens dont 



II e PARTIE. — CHAPITRE XIV. 7 

j'étais entouré y mettaient tant de prix... 
j'eus la complaisance de ne pas m'opposer 
aux démarches qu'on voulait faire. 

Le surlendemain , je trouvai madame 
Dumarsy agitée , presque en colère; elle 
venait d'apprendre que le succès qu'elle 
avait cru certain éprouverait de grandes 
difficultés , et qu'il était très douteux que 
son gendre obtînt le cordon noir. Je fus 
piqué; je ne laissai rien paraître, je me di- 
sais encore que je me souciais fort peu d un 
cordon ; mais je passais en revue dans ma 
mémoire les différentes personnes à qui 
l'on avait donné cette distinction , et je 
trouvais à la plupart d'entre elles bien 
moins de titres que je n'en réunissais. Je 
voyais de l'injustice, de l'ingratitude à ne 
pas m'accorder une faible récompense de 
mes services , une récompense qu'on aurait 
dû m'offrir. Je décidai que j'obtiendrais ce 
qu'on me refusait. J'avais réussi dans toutes 
mes entreprises, en combinant avec quel- 
que force de tête les moyens d'atteindre 
mon but ; je réfléchis une partie de la 
nuit à la manière dont je dresserais mes 



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S JACQUES FAUVEL. 

balleries , aux gens qu'il fallait voir , aux 
raisons dont j'appuierais ma demande. Je 
me levai de très bonne heure , j'écrivis ra- 
pidement un mémoire ; je ne voulais point 
que la matinée se passât sans que j'eusse 
pénétré chez M. de Colbert, dont j'étais 
impatient de réclamer la bienveillance 
et l'équité. J'achevais de m'habiller pour 
me rendre chez le ministre , quand Louise 
m'apporta une lettre de mon oncle le 
pasteur. 

Fort pressé, j'ouvre et je lis à la hâte. 
Mon oncle aussi me félicitait de notre 
situation prospère ; il m'invitait à jouir du 
fruit de mes travaux , et peignait les avan- 
tages que la fortune devait m'offrir. Le 
bon pasteur comptait sur ma sagesse, et 
terminait ainsi : « Le bonheur t'exposera 
« peut-être à des épreuves plus périlleuses 
« que celles de l'adversité. Je crains peu 
a pour toi ses molles séductions et son ra- 
ce pide entraînement ; ton âme ferme saura 
« te garantir de la vanité, source de toulçs 
« les faiblesses des gens heureux.... » Je 
m'assis, je relus lentement ces mots; Louise, 



II e PARTIE. — CHAPITRE XIV. 9 

appuyée sur mon épaule , lisait en même 
temps que moi. Je restai pensif quelques 
momens ; puis il m'échappa un sourire. Ma 
femme me demanda la cause de ma gaîlé ; 
je lui indiquai du doigt les dernières lignes 
de la lettre de mon oncle : elle n'y voyait 
qu'un éloge mérité de mon caractère. « Tu 
« me crois donc une âme bien forte? lui 
« dis-je. Oui, j'ai surmonté des obstacles 
« nombreux pour réparer les malheurs de 
« ton père, pour devenir ton mari, pour 
« le créer une grande fortune. Au milieu 
« de nos dangers, je suis resté ferme , iné- 
a branlable.... — Eh bien? — Eh bien! 
« cet homme si courageux n'a pas dormi , 
« parce qu'on hésite à lui permettre de 
ce porter un ruban. » Louise sourit à son 
tour ; et presque aussitôt elle voulut me don- 
ner des éloges. « Ma chère, lui dis-je d'un 
« ton plus sérieux, ce qui m'est arrivé n'est 
« qu'une bagatelle ; mais dans quels dan- 
« gers pouvait m'entraîner cette prospérité, 
« dont tout à l'heure encore j'étais si fier ! 
« La vanité conduit à l'insolence , à l'avi- 
« dite , à l'ambition ; elle produit l'amour 



1 






! 



10 JACQUES FAUYEL. 

rr exclusif de soi , l'oubli des autres , la 
« dureté de cœur , tous les vices et toutes 
<( les sottises humaines. Rassure -loi, je 
« profiterai de la leçon ; je m'arrête assez 
« tôt pour avoir à plaisanter, non à gémir. 
« Grâce à mon bon oncle, je n'aurai eu 
« que peu de jours d'éblouissement : adieu 
« le cordon noir. — Tu en es tout con- 
te sole, et moi aussi; niais ma mère... ! » 
J'étais inquiets comme ma femme, du cha- 
grin que ma résolution causerait à madame 
Dumarsy. II me vint une idée qui pouvait 
tout arranger. 

J'allai au contrôle général; M. de Colbert 
voulut bien me donner audience, et il m'ac- 
cueillit de la manière la plus encourageante. 
Je le priai de m'accorder une nouvelle 
preuve de bienveillance; et, faisant valoir 
les travaux , les services et l'âge de mon 
beau-père, je demandai le cordon noir, 
non pour moi , mais pour lui. Le ministre 
me promit avec bonté qu'il y songerait; et 
peu de temps après M. Dumarsy reçut 
l'ordre de Saint- Michel. Quelle joie, quel 
ravissement éprouva ma belle-mère ! elle 



IMPARTIE. — CHAPITRE XIV. n 
n'avait pas eu , je crois , des transports 
aussi vifs, le jour où sa manufacture avait 
été rétablie. Guerville était stupéfait d'ad- 
miration ; il me regardait , cherchait des 
mots, n'en trouvait pas, gesticulait; enfin 
il s'écria : ce C'est le modèle de l'héroïsme 
« filial ! » Blaveau ne se déconcerta point : 
a Mon illustre ami ne peut rien vous re- 
a fuser, dit-il; je l'ai si bien disposé pour 
« vous ! » 

M. Dumarsy eut de la vanité pour la 
première fois de sa vie. « J'ai donc du 
« mérite, » se disait- il un jour, en se 
regardant avec complaisance au miroir. 
L'ordre de Saint-Micbel ne fut pas cepen- 
dant sans inconvénient pour lui, ni même 
pour sa femme. Toute fière d'abord de se 
montrer, de se promener en donnant le 
bras à son mari, elle ne tarda pas à s'a- 
percevoir que, dans plusieurs sociétés, on 
n'attachait pas au ruban noir autant de 
considération qu'elle l'avait imaginé. Elle 
finit par être un peu embarrassée ; et , 
selon les maisons où elle se trouvait, tantôt 
elle voulait que son mari montrât sa dé- 






I 



m 



12 

co ration , 



JACQUES FAUVEL. 
tantôt elle exigeait qn il bou- 
tonnât son habit ; ce qui ne laissait pas de 
leur demander une certaine contention 
d'esprit , et par fois d'exciter entre eux de 
petits débats. 

Combien je me sentis heureux d'être 
désabusé de mes illusions, en voyant arri- 
ver mon ami , le sage Duclos , qui venait 
passer un mois à Paris! Il se disposait à 
entreprendre un voyage dans le nord de 
l'Europe. Excellent homme ! toujours le 
hasard me faisait apprendre quelque beau 
trait de lui. Avant de quitter Germon t , il 
avait doté sa sœur ; il lui avait abandonné 
tous ses biens , en ne se réservant qu'une 
pension viagère : c'étaient ces mêmes biens 
qui m'avaient été si utiles. Quelques jours 
plus tôt , il aurait eu des reproches à me 
faire; peut-être m'eût-il fallu rougir devant 
lui. Le plaisir que j'éprouvai à l'embrasser 
fut sans mélange; mais, si la vanité n'était 
plus dans ma tête , les flatteurs fréquen- 
taient encore la maison. Je riais du mo- 
ment de dépit qu'ils venaient de me causer ; 
je leur dus bientôt un chagrin plus sérieux- 



r 



IP PARTIE. —CHAPITRE XIV. i3 
J'avais interrompu si souvent M. de Guer- 
ville dans ses panégyriques en mon hon- 
neur , qu'il n'osait plus les débiter quand 
j'étais présent. Avec quel empressement il 
dédommageait ma belle-mère , dès que je 
quittais le salon ! Un soir, Duclos s'y trou- 
vait sans moi ; Guerville crut faire la cour 
à mon ami , en répétant avec enthousiasme 
ses hymnes à ma gloire. Duclos , qui n'a- 
vait pas moins de franchise que de suscep- 
tibilité , ne put long-temps se contenir ; 
il parla contre les flatteurs, et contre ceux 
qui souffrent leurs discours. Madame Du- 
marsy lui fit très froide mine ; Guer- 
ville crut le calmer , en lui adressant à 
lui - même de pompeux éloges sur son 
noble caractère. Duclos s'irrita davantage. 
Louise s'interposa, sut donner raison à 
mon ami, sans blesser sa mère; et lors- 
que j'entrai, les nuages étaient à peu près 
dissipés. 

Par malheur, Blaveau arriva. Il s'était 
fait protecteur auprès de moi , et il ser- 
vait les autres comme il m'avait servi 
moi-même. « Je prends le plus vif intérêt, 



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I 



I 



i4 JACQUES FAUVEL. 

« me dit-il , à un homme très intelligent 

« que j'ai promis de vous recommander ; 

« il se nomme C'est singulier! j'ai ou- 

« blié son nom. Peu importe; j'ai sa 
« demande. » Duclos fronça le sourcil. 
Blaveau cherche dans ses poches ; et , par- 
mi vingt papiers, l'un pour un ministre, 
un autre pour un magistrat , d'aulres pour 
des gens de cour , il en prend un : « Voilà 
« qui est encore plus singulier ! dit-il. 
« J'aurai donné la demande qui vous est 
« adressée , à mon bon ami le comte de 
(( Saint-Géran , en place de cette note 
« que je m'étais chargé de lui remettre. » 
Duclos fit un mouvement d'impatience. 
« C'est égal , poursuivit Blaveau en serrant 
« ses papiers ; vous n'avez besoin dans ce 
« moment ni de caissier ni de commis ? 
t( Je dirai à mon estimable protégé que 
et vous êtes désolé de ne pouvoir rien faire 
a pour lui. — Parbleu! s'écria Duclos, 
« voilà une étrange manière de recomman- 
« der quelqu'un ! » Je voulus l'apaiser ; 
il ne m'épargna pas plus que Blaveau. Son 
caractère ombrageux l'emporta si loin que 



i. 



IMPARTIE. — CHAPITRE XIV. i5 
je ne pus retenir une raillerie; il se fâcha, 
et sortit. Je le suivis , il reçut fort mal 
mes explications. Je l'avais blessé, il ac- 
cusait tout le monde, et ne faisait grâce 
qu'à ma femme ; il pardonnait à tous les 
autres, et ne gardait rancune qu'à moi seul. 
Le lendemain , j'allai chez lui , je ne le 
trouvai pas. Deux jours après, il quitta Paris 
sans me revoir. 

Ainsi, la fortune m'avait amené des flat- 
teurs; et ces flatteurs me brouillaient avec 
mon ami. 






il 



JACQUES FAUVEL. 



tWVl.VA.-V i\wv\wivvvivwui\ivniwvnvwiww\wi\v\iuiv >\VVWl» l V^t'VV* 



CHAPITRE XV. 



I 



Divane. 



La fatigue de recevoir chez soi beaucoup 
de monde entraîne une autre fatigue : les 
visites qu'on a reçues , il faut les rendre. Mon 
beau-père , que sa faible santé dispensait de 
se conformer à l'usage , restait chez lui; je 
n'avais pas le même privilège. Dans le 
nombre des sociétés où j'allais , il en est 
une surtout qui me laisse des souvenirs. 

Divane , après avoir obtenu , à la recom- 
mandation de M. Dumarsy, une petite place 
dans les subsistances militaires , s'était quel- 
que temps désolé de végéter en province, 



II a PARTIE. — CHAPITRE XV. 17 
et de ne parvenir à rien d'important. Il avait 
de l'intelligence , mais il manquait de capi- 
taux ; par bonheur, il trouva un homme qui 
avait des capitaux, et qui manquait d'in- 
telligence : ils s'associèrent, et firent des 
gains assez conside'rables. Autre circon- 
stance heureuse! Une dame veuve, âgée et 
fort riche, remarqua que Divane e'iail jeune 
et de joyeuse humeur ; elle ne tenait pas à 
la naissance , il tenait beaucoup à l'argent : 
ils se marièrent. Les soins de Divane ne 
purent empêcher la bonne dame de mourir 
peu de mois après, en lui laissant toute sa 
fortune. 11 pleura sa femme, vendit ses 
biens, revint à Paris ; et, gros capitaliste, il 
ne larda pas à être un des chefs de l'admi- 
nistration où il était entré petit commis. 
Son héritage et ses bénéfices lui donnaient 
une grande opulence, dont il usait avec toute 
la profusion d'un financier. 

La vue de Divane richement vêtu pro- 
duisait sur moi un effet singulier. Au régi- 
ment , au For-Lévêque , je lui avais trouvé 
un langage simple, naïf, annonçant de la 
bonhomie; dans son salon, au milieu do 



■ 






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I 



,8 JACQUES FAUYEL. 

son faste, je remarquais qu'il lui échappait 
souvent des expressions triviales. Autrefois, 
je ne m'apercevais pas que ses manières 
fussent différentes de celles des autres; de- 
puis qu'il avait fait fortune , il me paraissait 
d'une gaucherie qui parfois devenait gro- 
tesque. Je ne communiquais ces observations 
à personne; et s'il arrivait qu'on voulût 
tourner Divane en ridicule , je me plaisais 
à vanter son caractère. 

Le nouveau financier me témoignait tou- 
jours la même affection, la même recon- 
naissance. Il venait souvent nous rendre 
visite; il nous faisait des invitations fré- 
quentes , et attachait un très vif intérêt à ce 
que j'allasse chez lui. Sa société habituelle 
était bien différente de celle de mon beau- 
père. En général, on voyait chez M. Du- 
marsy des hommes estimés pour leur con- 
duite et leur probité, jouissant d'une fortune 
acquise par de longs et utiles travaux, ou 
exerçant encore des professions honorables. 
Chez Divane, on voyait surtout des muni- 
lionnaires, des trailans, des fermiers du 
fisc , portés à un haut degré d'opulence par 



f 



II e PARTIE. — CHAPITRE XV. tg 
un lour rapide de la roue de fortune. La 
plupart n'osaient avouer ni d'où ils étaient 
partis ni comment ils étaient montés. Quel- 
ques-uns se disaient riches de patrimoine, 
et le public chansonnait leur basse origine. 
Avides de réparer le temps perdu, ils sem- 
blaient avoir hâte de prodiguer les dépenses, 
de s'entourer de luxe, de se rassasier de 
plaisirs. Singes maladroits des grands, ils 
faisaient bâtir des maisons somptueuses, 
mais sans goût; ils payaient des maîtresses 
cpû les trompaient ; ils avaient des équi- 
pages', des attelages, jouaient gros jeu, pre- 
naient de grands airs, se donnaient pour 
des hommes de bon ton ; et mon pauvre 
Divane , singe trop fidèle de ses con- 
frères , faisait encore des progrès en 
ridicule. 

Beaucoup d'autres personnes fréquen- 
taient sa maison. Souvent il avait des réu- 
nions où la ville entière semblait s'être 
donné rendez-vous. Il ne me dissimulait 
pas qu'il spéculait sur ces réunions pour se 
faire des amis. C'était un de ces hommes 
qui, sans instruction, sont fort éclairés sur 



;l 



I 



so JACQUES FAUYEL. 

leurs intérêts j qni, sans esprit, savent ha- 
bilement arriver à leur but. Il entendait 
merveilleusement Fart d'attirer, soit à de 
grandes fêtes , soit à de petits dîners , les 
gens dont il avait besoin. Les dévots com- 
mençaient à se trouver en crédit: et leur 
recommandation était utile , même pour se 
faire adjuger des entreprises de finances. 
Ils se divisaient en jésuites et en jansénistes : 
les deux partis s'étaient voué une haine im- 
placable. Divane courtisait les uns , parce 
qu'ils éiaient en faveur, les autres, parce 
qu'ils pouvaient avoir leur tour. J'assistai 
chez lui, dans la même semaine, à deux 
dîners. Au premier, il y avait des jésuites; au 
second , il y eut des jansénistes. Ceux-ci se 
présentèrent avec un air sombre, presque 
hautain ; ils parlaient d'un ton dur et tran- 
chant; mais la bonne chère finit par les 
humaniser et les mettre en gaîlé. Je me 
souvins que leurs antagonistes étaient venus 
avec un air doux, humble; et qu'au dessert, 
ils avaient eu la voix allière et le regard 
dominateur. Au dîner des jansénistes , on 
fulmina contre les jésuites; au dîner des. 



II e PARTIE. — CHAPITRE XV. xi 
jésuites , les jansénistes avaient été charita- 
blement déchirés. J'admirais comment, chez 
le même homme, à la même place, à peu 
de jours d'intervalle, ce qui avait été cen- 
suré avec acharnement était loué avec en- 
thousiasme ; et comment ce qui avait été 
exailé sans mesure était proscrit sans pitié. 
Je n'admirais pas moins avec quelle souplesse 
ce Divane , qui paraissait si lourd , prenait les 
opinions , et semblait épouser les passions 
des gens qui dînaient chez lui. Du reste , 
en écoutant très attentivement leurs con- 
troverses, il me fut impossible de rien com- 
prendre aux questions qui divisaient les 
deux partis. 

J'aimais Divane ; mais , à bien des 
égards , sa maison ne pouvait me con- 
venir. Je lui faisais chez moi un accueil 
très amical , et j'allais toujours plus rare- 
ment chez lui. Il vint nous inviter à une 
grande soirée : j'avais une forte raison pour 
ne pas m'y rendre. Le lendemain du jour 
désigné, j'étais obligé de partir pour la 
Touraine, où m'appelaient les affaires de 



V 



22 



| 



JACQUES FAUVEL. 
la manufacture que j'y avais établie. Divane 
était consterné de mon refus ; il insista d'un 
air attendri, il se fit seconder par ma 
belle-mère : j'acceptai. 

Jamais son salon n'avait offert une réu- 
nion si nombreuse. Des femmes élégantes 
formaient un cercle brillant; des hommes 
de tous les rangs, de tous les états, négo- 
cians , financiers , gens d'épée , de robe et 
d'église, mondains et dévots, se trouvaient 
confondus et semblaient de la meilleure 
intelligence. Rien n'est tel que le salon d'un 
riche pour rapprocher un moment les opi- 
nions, et suspendre les inimitiés pendant 
une soirée. Divane , affairé , glorieux , 
allait, venait, et prodiguait à chacun des 
remercîmens, des complimens et des révé- 
rences. 

En passant dans le cercle où madame 
Dumarsv et Louise allaient se placer, nous 
fûmes bien surpris de nous trouver près 
d'une dame que certainement nous n'avions 
pas le désir de rencontrer : c'était la femme , 
de mon cousin Anselme. Je cherchai des 



■r 



IP PARTIE. — CHAPITRE XV- a3 
yeux son mari; heureusement, il ne l'avait 
pas accompagnée. Je la saluai d'un air froid; 
madame Dumarsy détourna la tète, et feignit 
de ne l'avoir pas aperçue; Louise, craignant 
de l'humilier , mit dans son accueil une 
grâce , une honte, j'oserais presque dire une 
clémence angélique. La manière dont ma- 
dame Anselme répondit à mon salut an- 
nonçait une sorte de repentir visible pour 
nous, mais non pour les autres personnes, 
avec lesquelles elle conserva un air aisé, en- 
joué : il me parut qu'elle avait fait de nou- 
veaux progrès dans l'usage du monde, et 
même du grand monde. 

Ma femme accepta une partie de jeu. 
Après avoir fait le tour du salon, j'écoutais 
un homme qui se piquait de savoir les 
secrets de tout le monde, ne ménageait les 
épigrammes à personne, pas même au maître 
de la maison, et n'épargnait que ma belle- 
mère et ma femme; rien de plus simple, 
c'était à moi qu'il parlait. Tout à coup, j'a- 
perçus ma belle-mère et madame Anselme 
assises sur un canapé; elles causaient à voix 



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24 JACQUES FAUVEL. 

basse , mais vivement. Je tournai souvent 
mes regards de leur côté; il me sembla que 
madame Anselme regagnait un peu la bien- 
veillance de ma belle-mère , dont le cour- 
roux s'amollissait par degrés. 

Vers dix beures du soir, parut avec beau- 
coup de fracas le jeune marquis de Saintis , 
que je voyais pour la première fois. Sa 
parure était d'une élégance recherchée; je 
n'ai pas rencontré d'homme d'une figure 
plus aimable ; ses grâces formaient un con- 
traste parfait avec la gaucherie de Divane. 
Celui-ci, en couvant le recevoir, se heurta 
si rudement conti-e un fauteuil , qu'il 
poussa un cri de douleur; mais on vit pres- 
que aussitôt Sur ses lèvres un sourire d'en- 
chantement; lanl il était heureux d'avoir 
chez lui M. le marquis de Saintis. 

En peu de minutes, le jeune marquis 
adressa quelques mots flatteurs à la plupart 
des dames ; il s'arrêta près de ma femme K et 
sembla frappé de sa beauté. Dès qu'il sut 
mon nom, il vint à moi; il me fit des coni- 
plimens sur les brillans produits de moaj 



IP PARTIE. — CHAPITRE XV. :>.5 
industrie. Bientôt il me quitta pour parler Je 
chasse avec un vieux militaire , de théâtre 
avec un abbé , d'intrigues de cour avec un 
robin; puis il retourna voltiger près des 
dames. 

Je demandai à l'officieux personnage qui 
m'avait raconté les aventures et les secrets 
de tout le monde, quelques détails sur 
M. de Sainlis. « C'est un étourdi, me dit-il, 
« aussi dangereux par ses qualités que par 
« ses défauts. 11 idolâtre sa mère, et il l'a 
« ruinée; il croit à ses sermens d'amour, 
« quand il les prononce, et il est le plus 
« volage des amans. Il comble de politesses 
« nos financiers, leur souffle leurs maî- 
« tresses, emprunte leur argent; et je gâ- 
te gérais que le bon Divane payera cher 
« l'honneur que lui fait M. le marquis en 
« assistant à sa soirée. » 

Je jeu cessa : les groupes répandus dans 
le salon se rapprochèrent. Le marquis at- 
tira de plus en plus l'attention ; il nous fit 
la description d'une fête qui dans peu de 
jours devait enchanter Versailles : toutes les 
dames exprimèrent le désir de voir tant de 

III. 2 



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2 6 JACQUES FAUVEL. 

merveilles. M. de Saintis répondit qu'il 
était à leurs ordres; et , changeant de sujet , 
il raconta • d'une manière spirituelle plu- 
sieurs anecdotes aussi piquantes que variées. 
Nous nous retirâmes fort tard , grâce à 
madame Dumarsy, qui ne se lassait pas d'en- 
tendre le marquis. La foule s'écoula sans 
faire attention à Divane , qui, harassé de 
plaisirs et de fatigue, s'était endormi sur un 
fauteuil. 

Je n'eus pas besoin de demander à ma 
belle- mère quel avait été l'objet de son en- 
tretien avec madame Anselme ; elle se hâta 
de nous apprendre que ma cousine faisait 
fort mauvais ménage. « C'est son mari, 
« ajouta-t-elle , qui seul a causé les ennuis 
(( que nous avons éprouvés. La pauvre 
« femme est bien malheureuse ! Son regret 
ce d'être brouillée avec nous , le récit de ses 
« peines m'avaient tout attendrie. Heureu- 
« sèment cet aimable marquis est venu me 
« rendre à la gaîté. Il faut convenir que Di- 
te vane sait jouir de sa fortune, et que ses 
« réunions sont magnifiques. » 

Je plaisantai ma belle -mère sur son 



|: 



II« PARTIE. — CHAPITRE XV. 



5 7 



indulgence envers la femme de mon cher 
cousin, sur son enthousiasme pour, les petits- 
maîtres et pour les financiers. Quelques 
heures après je partis pour la Touraine. 



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JACQUES FAUVEL. 



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CHAPITRE XVI. 



Voyage et retour. 



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J'avais déjà fait en Touralne quelques 
rapides voyages ; celui-ci exigeait plus de 
temps , et je n'espérais pas être de retour 
avant trois semaines. Les hommes frivoles 
dussent-ils m'accuser de faiblesse, j'avouerai 
que mon cœur se serrait lorsqu'il fallait me 
séparer de Louise. Je n'ai connu que dans 
les jours passés loin d'elle ce sentiment triste, 
vague, inquiet, qui allonge les heures et 
rend pénible l'existence. Ses lettres seules 
pouvaient dissiper mon ennui : chaque 
courrier m'apportait de ses nouvelles, et l'on 
juge si j'étais exact à lui répondre. 

J'arrivai à Tours : notre manufacture 



II e PARTIE. — CHAPITRE XVI. ag 
prospérait par les soins d'un habile régis- 
seur; mais je reconnus que, pour terminer 
les affaires qui m'avaient appelé, je ne 
pouvais me dispenser de faire une tournée 
dans plusieurs villages. J'étais fort con- 
trarié ; j'allais passer huit jours sans avoir 
des nouvelles de Louise. 

Je trouvai trois lettres d'elle à mon retour. 
Je les saisis, et, comme un jeune amant, 
je courus me renfermer dans ma chambre 
pour causer seul avec ma Louise. Elle se 
plaisait à me faire connaître l'emploi de tous 
ses momens. Dans sa première lettre, elle 
m'annonçait que, deux jours après mon 
départ, sa mère lui avait amené madame 
Anselme, bien affligée , bien empressée de 
recouvrer l'amitié de la compagne de son 
enfance. Louise , bonne , indulgente , crai- 
gnant de causer du chagrin à sa mère , avait 
aisément pardonné. « Allons , me dis-je , 
« encore une imprudence de ma belle- 
ce mère ! Quand je serai à Paris, je verrai 
« comme il convient d'ajrir. » 

A la fin de la seconde lettre , Louise me 
disait que le marquis de Saintis était venu 






■ 



3 JACQUES FAUVEL. 

pour me rendre -visite : il avait été désolé de 
ne pas me rencontrer. Amateur passionné 
des arts, il désirait examiner en détail 
notre manufacture. M. Dumarsy et Roland 
s'étaient fait un plaisir et un point d'honneur 
de le conduire dans les ateliers. Il avait 
rappelé à madame Dumarsy que , chez Di- 
vane, elle paraissait fort curieuse de voir 
la fête de la cour ; il pouvait lui offrir des 
billets pour elle , pour madame Fauvel , et 
même pour madame Anselme , qui se trouvait 
présente. Ma belle- mère s'était empressée 
de tout accepter. Cette visite, ces politesses 
si facilement accueillies étaient peu faites 
pour me plaire. Sans y mettre trop d'impor- 
tance, je me proposai d'écrire à ma belle- 
mère ce que j'en pensais. 

La dernière lettre me donnait de nombreux 
détails sur la fête de Versailles ; Louise me 
racontait avec naïveté combien elle avait été 
ravie des magnificences de la cour. Mais ce 
n'était pas tout : le marquis voulait abso- 
lument conduire un jour ces dames à la jolie 
maison de campagne de sa mère , qui aurait 
grand plaisir à les recevoir ; et la partie était 



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IMPARTIE. — CHAPITRE XVI. 3i 
arrangée pour le samedi suivant. Nous 
étions au jeudi... Je réfléchis un moment, 
et je demandai des chevaux de poste. 

En deux heures, je finis quelques affaires 
importantes ; je laissai pour les autres mes 
instructions à notre régisseur : je repris la 
roule de Paris ; je ne m'arrêtai point , et le 
samedi matin j'entrai dans la chambre de 
ma femme au moment où elle achevait sa 
toilette. 

A ma vue , Louise pousse un cri de sur- 
prise et de joie ; elle se jette dans mes bras : 
étonnée d'un si prompt retour , elle me ques- 
tionne ; elle est enchantée de me revoir. 
Monsieur et madame Dumarsy accourent. 
Je leur dis que, ne pouvant m'accoulumer 
à vivre loin d'eux, j'ai brusqué toutes mes 
affaires pour revenir bien vite les embrasser. 
« Que vous arrivez à propos ! » s'écrie ma- 
dame Dumarsy. «Nous allons vous emmener 
« à une partie charmante , chez la mère de 
« M. le marquis de Saintis. » Alors elle me 
raconte ce que je savais déjà par la lettre de 
Louise. « Eh quoi ! lui dis-je , une partie 
« de campagne à un homme qui arrive de 






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3 2 JACQUES FAUVEL. 

« voyage ! — Vous ne vous fatiguerez pas.' 
« Madame Anselme, avec qui je veux vous 
(( réconcilier, va venir nous prendre dans 
« la voilure du marquis : il nous attend chez 
« sa mère. — Je serais désolé de troubler 
« vos plaisirs ; mais je m'étais fait une fête de 
« passer cette journée entre nous , en fa- 
ce mille. Voyez cependant... Louise, qu'en 
« penses-tu ? » Je lisais sa réponse dans ses 
yeux ; elle s'empressa d'annoncer son désir 
de rester. « Mais nous sommes attendues , » 
reprit madame Dumarsy ; « comment ne pas 
« nous rendre à une invitation que nous 
a avons acceptée? — Si vous le vouliez, 
« dis- je, ne pourrais-je pas écrire, vous 
« excuser? — Oui, oui , » s'écria Louise en 
m'embrassant ; et aussitôt elle courut dans 
une pièce voisine pour quitter sa parure. 

Dès qu'elle fut sortie , « Savez-vous , » 
dis-je à madame Dumarsy d'un ton plus 
sérieux , « savez-vous quel est ce marquis 
« dont vous acceptez imprudemment les 
« invitations ? Je n'ai point voulu parler 
« devant Louise ; mais il faut si peu de chose 
« pour effleurer la réputation d'une jeune 



II e PARTIE. — CHAPITRE XVI. 33 
« femme , et la plus légère atteinte est quel- 
ce quefois si funeste ! — Eh ! bon Dieu ! dit 
« M. Dumarsy, ce monsieur de Sainlis m'a 
(( paru fort sensé, fort instruit. — Connaissez, 
« repris-je , sa conduite et ses mœurs. » Je 
finissais à peine de raconter ce que j'avais 
appris chez Divane , que ma belle-mère me 
dit vivement : « Vous avez raison, et je suis 
« une folle. Ecrivez, écrivez sans perdre 
a un moment... Que vous avez bien fait 
« d'arriver, de m'avertir! Je suis honteuse 
« de mon inconséquence ; je suis effrayée 
« des suites qu'elle pouvait avoir. » C'était 
uneexcellente femme quemadame Dumarsy: 
avec quelle rapidité elle changeait d'opi- 
nion ! Je vis l'instant où je serais obligé de 
prendre contre elle la défense du marquis. 

Un laquais, en livrée fort brillante, vint 
annoncer que madame Anselme attendait 
ces dames dans la voiture de M. le marquis. 
« Dites à madame Anselme , répondis-je , 
« que M. Fauvel est de retour, et que ces 
« dames ne peuvent l'accompagner. » Le 
laquais voulut se permettre quelques obser- 
vations : c< Faites ce qu'on vous dit , » ré- 



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34 JACQUES FAUYEL. 

pliquai-je. En même temps je lui remis 
pour son maître la lettre d'excuses que je 
venais d'écrire. 

Il paraît que ma réponse jeta madame 
Anselme dans une grande indécision. Je 
présume que, fort contrariée, elle hésitait 
pour savoir si elle monterait chez moi, si 
elle retournerait chez elle, ou continue- 
rait sa route. Cinq ou six minutes se pas- 
sèrent ; enfin nous entendîmes partir la 
voiture. 

Louise revint en négligé ; elle ne m'avait 
jamais paru si jolie ; sa mère la combla de 
caresses. Nous passâmes une journée déli- 
cieuse. Personne à Paris ne savait mon ar- 
rivée; il ne vint ni importuns ni flatteurs ; 
nous fûmes seuls. Que nous étions bien en- 
semble ! que d'aimables retours sur le passé ! 
que de charmans projets pour l'avenir ! A 
souper , il n'y avait avec nous que notre bon 
Roland et un de mes commis. Nous étions 
tous heureux , une gaîle vive nous animait ; 
madame Dumarsy disait que depuis long- 
temps elle n'avait ri d'aussi bon cœur. Nous 
prolongions la soirée ; il était onze heures , 



m 



II' PARTIE. — CHAPITRE XVI. 35 
et nous ne songions pas encore à nous 
séparer... On frappe à coups redoublés à la 
porte de la rue. 

Nous nous demandons qui peut venir 
si tard ; on nous annonce mon cousin An- 
selme. « Anselme ! chez moi ! à cette heure î 
« que nous veut-il? » Il entre tout effaré. 
« Je n'aurais pas osé venir chez vous, mon 
« cousin, me dit-il... Je ne sais pourquoi 
« vous m'en voulez... Mais je suis dans une 
« inquiétude... » En effet, je ne l'avais ja- 
mais vu si pâle et si dolent. « Voilà madame 
« Dumarsy, continue-l-il ; voilà madame 
« Fauvel; où est ma femme?» Je lui dis 
que ces dames n'avaient pu aller avec elle 
chez la mère de M. le marquis de Saintis. 
A ce nom, Anselme frissonne : il paraît 
que sa femme n'avait pas jugé à propos de 
lui dire où elle était invitée. « Ah! juste 
« ciel ! reprend-il. Elle devait revenir de 
« si bonne heure ! Je donnais ce soir un 
a grand souper ; elle n'a point paru. » 
Très agité , il s'excuse de nous avoir dé- 
rangés , et nous laisse pour courir à l'hôtel 
du marquis. 



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36 JACQUES FAUVEL. 

Le lendemain , nous fûmes très étonnés 
de le revoir. L'inquiétude et la fatigue dé- 
composaient sa figure. Il avait fait bien du 
chemin depuis la veille. « Auriez-vous des 
(( nouvelles de ma femme?» nous dit-il. 
Sur notre réponse négative, il nous conta 
que , n'ayant rien pu savoir chez le marquis , 
il était allé à la campagne de la mère : une 
dame y avait paru quelques minutes, et était 
remontée en voilure avec M. de Saintis. 
Anselme était revenu à l'hôtel ; un domes- 
tique compatissant lui avait parlé d'une petite 
maison de campagne que monsieur le mar- 
quis possédait à Auleuil. 11 s'était empressé 
d'y courir ; il avait inutilement questionné 
le portier; il était revenu chez lui; il reve- 
nait chez nous. « Où me conseillez-vous 
« d'aller ? » nous dit - il. Nous ne savions 
quelle indication lui donner. Il entra contre 
sa femme dans un accès de colère égal aux 
plus violens que j'eusse vus jadis à son père ; 
puis il nous quitta brusquement. 

Le soir même , on nous dit que madame 
Anselme était retrouvée, et qu'elle faisait 
un grand récit d'une attaque de voleurs 



IF PARTIE. — CHAPITRE XVI. 3 7 
dans la forêt de Saint^Germain. Peu de 
jours après , le bruit se répandit que mon- 
sieur et madame Anselme allaient plaider 
en séparation. 

Je ne revis plus le marquis. L'aventure de 
madame Anselme avait fait une vive impres- 
sion sur Louise : elle ne m'en parlait point ; 
mais je ne pouvais attribuer qu'à ses ré- 
flexions le désir qu'elle témoignait de vivre 
en famille. Son père commençait à se fati- 
guer de recevoir des visites nombreuses ; et 
quelquefois il parlait de se retirer à la cam- 
pagne. Il n'y avait plus que madame Du- 
marsy qui eût conservé un goût très vif pour 
le grand monde, et tous les jours elle cher- 
chait à rendre sa société plus brillante. 



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38 



JACQUES FAT7VEL. 



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CHAPITRE XVII. 



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Quelques scènes chez madame Du- 
marsy. 



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Il arriva bientôt à ma belle-mère un 
double bonbeur. Son mari, pour sa fête, 
lui fit cadeau d'un ëquipage; et presque 
en même temps elle fut nommée dame de 

charité. 

Sa fortune ne lui valut pas seule cette 
honorable nomination; les abondantes au- 
mônes qu'elle répandait dans son quartier 
lui méritaient depuis long-temps l'estime et 
la reconnaissance des personnes chargées de 
veiller aux besoins des malheureux. On sait 
que les dames de charité sont choisies parmi 
les femmes les plus nobles ou les plus riches; 



W 



IP PARTIE. — CHAPITRE XVII. 3 9 
Appelée à partager leurs touchantes oc- 
cupations, madame Dumarsy s'en félicitait , 
beaucoup par zèle pour les pauvres, un peu 
par vanité pour elle-même. 

Je me souviens qu'un jour, en revenant 
du bureau de charité, où elle était allée 
dans son carrosse, je la vis tout attendrie des 
projets qui avaient été arrêtés pour le soula- 
gement de la classe indigente,' et toute 
joyeuse de ce qu'au détour d'une rue son 
cocher avait éclaboussé Anselme qui pas- 
sait. 

Les dames de charité étaient pleines de 
vertu et de dévouement; elles se faisaient 
quelques visites entre elles ; j'eus l'honneur 
d'en voir plusieurs chez madame Dumarsy. 
Mais ces visites de simple politesse ou d'af- 
faires avaient lieu dans la matinée, et n'ajou- 
taient point à l'éclat des nombreuses réunions 
de ma belle-mère. Son ambition était plutôt 
excitée que satisfaite. Ce qui l'avait frappée 
surtout dans les soirées de Divane , c'est 
qu'il y avait chez lui des gens de qualité , 
tandis qu'on ne voyait dans notre maison 
que des personnes qui appartenaient à la 



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4o JACQUES FAUVEL. 

bourgeoisie : à la haute bourgeoisie , il est 
vrai ; mais enfin ce n'étaient que des bour- 
geois. 

En attendant qu'elle eût le bonheur d'a- 
voir à son cercle des gens de haute distinc- 
tion, madame Dumarsy ne pouvait se dé- 
fendre de montrer une humeur un peu 
vaine. Bonne par caractère, elle recevait 
toujours avec amitié ses parens et ceux 
de son mari ; mais son amitié devenait 
quelquefois protectrice : on eût dit qu'elle 
s'essayait en famille à prendre des airs de 
qualité. 

Cependant ses relations avec les dames 
pieuses qui s'occupaient du soin des pauvres 
lui firent connaître d'autres dames très dis- 
tinguées aussi par leur naissance, mais plus 
jeunes , un peu frivoles. Parmi celles qui 
devinrent l'objet de ses invitations empres- 
sées, la première qui voulut bien embellir 
une de ses soirées fut la veuve du président 
de Juvignac. On lui prodigua les égards, les 
attentions , les petits soins. Une présidente ! 
c'est quelque chose; mais ce n'était encore 
que de la noblesse de robe. 



II* PARTIE. — CHAPITRE XVII. 



4' 



Enfin,- ma belle -mère rencontra ma- 
dame la vicomtesse de Gernancé, nièce 
de la duchesse de Vassau , l'une des 
dames de charité les plus respectables. 
Madame la vicomtesse n'était pas encore 
parvenue aux éminentes vertus de sa tante. 
C'était une femme de trente ans au plus 
fort dissipée, et faisant beaucoup de dé- 
pense. Elle vint deux jours de suite, le 
malin, chez madame Dumarsy; elle lui té- 
moignait beaucoup d'amitié, l'appelait ma 
chère , mon cœur, ma bonne amie , et elle 
accepta pour elle et pour M. le vicomte une 
invitation à dîner. 

Madame Dumarsy était habituée à rece- 
voir beaucoup de monde ; toutefois , ce 
dîner était d'une telle importance à ses yeux 
que pendant huit jours les préparatifs l'oc- 
cupèrent. Ce fut pour elle un grand travail 
que celui de bien assortir les convives. Le 
choix tomba sur les personnes de sa société 
habituelle, qui, parleur état, leur fortune, 
leur genre d'éducation, se rapprochaient le 
plus de M. le vicomte et d e madame la vi- 
comtesse , et à quj^on etë^uîu^lus prouver 



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42 JACQUES FAUVEL. 

qu'on était bien avec des gens de haut pa- 

rage. 

Le grand jour arriva. Ma belle-mère , 
élégamment parée, attendait dans son salon 
les personnes invitées. On lui annonce que 
sa vieille tante Ursule vient lui demander à 
dîner. Il eût été difficile d'imaginer un 
incident qui pût la contrarier davantage. 
Mademoiselle Ursule était ime vieille fdle 
acariâtre et babillarde, dévote et médisante. 
Alors même qu'il eût été possible de placer 
à table une personne de plus, comment 
présenter une telle parente à madame la 
vicomtesse ? Tout en faisant à la chère tante 
beaucoup d'amitiés, madame Dumarsy cher- 
chait de quelle manière elle pourrait la ren- 
voyer, quand, pour comble de malheur, 
entra d'un air jovial un cousin de M. Du- 
marsy, brave homme qui nous avait été fort 
utile le jour de l'incendie, et qui depuis 
s'était établi à Melun, où il était maître 
charpentier. Se trouvant à Paris, il venait 
aussi nous demander à dîner. Oh ! pour le 
coup, il y avait de quoi perdre la tête. Ce- 
pendant ma belle-mère prit courage ; elle 



II e PARTIE. — CHAPITRE XVII. 43 
combla ses deux parens de politesses, les 
invita à revenir le lendemain , le surlen- 
demain, tous les jours qui leur convien- 
draient; mais aujourd'hui, elle était désespé- 
rée, elle avait du monde, beaucoup de 
monde, point de place, et ne pouvait les 
retenir. Toutes ses précautions pour adoucir 
son refus n'empêchèrent pas que la tante, se 
fâchant, ne lui dît quelques mots assez aigres 
sur sa vanité, sur le dédain qu'elle avait pour 
sa famille, et que le cousin, un peu gogue- 
nard de son naturel, ne lâchât quelques 
grosses plaisanteries. Madame Dumarsy 
tremblait que cette petite scène ne se pro- 
longeât jusqu'à l'arrivée de ses brillans con- 
vives. Heureusement le cousin de Melun 
prit sous le bras la vieille bile, lui proposa 
d'aller dîner tête à tête chez le suisse de 
l'arsenal, et tous deux partirent, l'un en 
continuant de plaisanter , l'autre en gron- 
dant entre ses dents. 

Lorsque j'entrai dans le salon avec mon 
beau-père et ma femme, madame Dumarsv 
était encore tout émue de celte aventure. 
Les convives arrivèrent successivement; et, 



■ 



44 JACQUES FAUYEL. 

après une heure d'attente, parurent madame 

la vicomtesse et son mari. 

Je voyais M . le vicomte pour la première 
fois; il avait un air gourmé, important et 
froid. Ma belle-mère nous avait vanté son 
esprit; apparemment il dédaigna de le pro- 
diguer devant nous; il portait autour de lui 
des regards distraits, et ne répondait que 
par monosyllabes. 

Le dîner était d'un luxe recherché. Le 
vicomte mangea beaucoup, but de même, 
et parla peu. En revanche , sa femme ani- 
mait, soutenait presque seule la conversa- 
tion. Je fus d'abord enchanté de la manière 
dont elle s'exprimait. Elle était bonne, affec- 
tueuse pour ma belle - mère et pour ma 
femme , et semblait se faire une étude de 
leur dire des choses agréables. Peu à peu je 
revins de mon enchantement ; les compli- 
mens de la vicomtesse me paraissaient de plus 
en plus singuliers, « Mon Dieu! ma chère, » 
disait-elle à madame Dumarsy, « si vous sa- 
it viez combien il m'est doux de me trouver 
« ainsi à un dîner de famille, sans façon, 
« avec de bons bourgeois, que j'estime 



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II e PARTIE. — CHAPITRE XVII. 45 
« beaucoup plus que la plupart de nos pe- 
« tits-maîtres de la cour ! Vous n'imaginez 
« pas à quel point les grands dîners me fali- 
« guent. Tous ces devoirs de convenance et 
« d'étiquette, auxquels sont assujettis les 
k gens qui ont un nom , finissent par être 
a importuns. Vous ne connaissez pas tous 
« ces ennuis-là. Vous êtes bien heureuse , 
« avec votre fortune modeste, dans votre 
« petite société : on ne vous porte pas envie ; 
« eh bien ! on a tort. » Puis elle se per- 
mettait de blâmer, de critiquer, de donner 
des avis.... « Vous ignorez l'usage... Voici 
(f comme on sert à la cour... Voilà ce qui se 
« fait chez moi... Excusez, mon cœur; je 
« suis franche; c'est par amitié. Je n'en suis 
(f pas moins très sensible à la peine que 
« vous vous êtes donnée pour nous rece- 
la voir ; je vous sais gré de la bonne inten- 
« lion. » 

Pour juger madame la vicomtesse fort 
impertinente , je n'eus pas besoin d'attendre 
les railleries qu'elle adressa bientôt à diffé- 
rens convives, gens estimables, qui furent 
très dé concertés. Louise les consolait de son 












■ 



46 JACQUES FAUVEL. 

mieux par ses attentions. M. Dumarsy avait 
peine à cacher son humeur. Je regardais 
ma belle-mère, qui, fort embarrassée, ne 
savait si elle devait remercier des éloges ou 
rire des épigrammes. Je ne me pressais 
pas de parler ; elle avait arrangé ce dî- 
ner, je n'étais pas fâché qu'elle en vît les 
résultats. 

Cependant le vicomte se mit de la partie. 
Ses complimens étaient tantôt ironiques, 
tantôt maladroits ; il dit qu'à voir la richesse 
de notre ameublement et l'élégante ordon- 
nance du service, on se croirait vraiment 
chez un grand seigneur. « Oui , répondis-je; 
« mais par cette fenêtre on aperçoit des ale- 
« liers et des magasins. J'aime ce coup 
« d'œil ; il nous rappellerait à nous-mêmes, 
« si nous cessions un instant de nous hono- 
a rer de notre état. De bons bourgeois , 
« comme le disait tout à l'heure madame la 
« vicomtesse , valent bien certains pelits- 
(( maîtres qui n'ont que des dettes et de 
« l'impertinence : voyez les marquis de 
« Molière. » Nos amis respirèrent. Le vi- 
comte reprit son silence, son appétit et sa 



I 



II« PARTIE. — CHAPITRE XYII. 4 7 
dignité. <( Oh ! Molière , dit la vicomtesse , 
« il a bien de l'esprit ; mais c'est une mau- 
« vaise tête. » 

On se leva de table : j'avais des affaires ; 
je ne me crus pas obligé de me gêner pour 
tenir compagnie à madame la vicomtesse et 
à son mari. Je sortis; mais le soir même 
j'appris ce qui s'était passé pendant mon 
absence. 

A peine rentré au salon, M. le vicomte 
avait demandé des caries et s'élail mis au 
jeu. Madame la vicomtesse, devenue silen- 
cieuse, boudeuse, ne prenait pas la peine 
de cacher son ennui. On annonça notre 
première amie, la présidente de Juvignac, 
qui n'avait pu dîner avec nous , et qui venait 
nous rendre une visite. La vicomtesse sem- 
bla se réveiller, courut vers la présidente, 
l'embrassa, se hâta de recommencer l'éloge 
de la réception que lui avait faite madame 
Dumarsy, et parla du plaisir qu'elle avait à 
se trouver chez ma belle-mère, de manière 
à faire croire qu'elle était honteuse qu'on la 
vît chez une bourgeoise. Bientôt, sans faire 
attention aux autres personnes ; ces deux 






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48 JACQUES FAUVEL. 

clames ne parlèrent plus qu'entre elles , 
comme si elles eussent été seules clans le 
salon. Madame la vicomtesse avait bien, 
avec madame la présidente , ce ton de su- 
périorité qu'une femme de cour ne man- 
que jamais de prendre avec une femme de 
robe; mais au moins elle lui adressait la 
parole, tandis que ma pauvre belle-mère 
était dédaignée, délaissée, oubliée. Si elle 
parvenait à glisser un mot, on lui répondait 
à peine , ou bien on feignait de ne pas l'en- 
tendre. Les deux daines en vinrent à se 
parler bas , à cbucboter, à rire ; madame 
Dumarsy était au supplice. 

A mon retour, je ne vis pas sans humeur 
que le vicomte avait fait monter le jeu d'une 
manière exorbitante : il gagnait beaucoup ; 
la table était couverte d'or. Je demandai 
tout bas à M. Dumarsy s'il trouvait bien 
décent qu'on jouât si gros jeu chez lui. — 
a Non , sans doute , répondit-il ; mais que 
« faire ? — Rien pour ce soir, lui dis-je ; 
« mais veiller à ce qu'un autre jour on ne 
« recommence pas. » Je ne sais si ma pré- 
sence déplut à madame la vicomtesse; à 



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Û< PARTIE. — CHAPITRE XVII. fa 
peine avais-je reparu qu'elle se leva, et, d'un 
ton impératif, pria son mari de quitter le 
jeu, en lui rappelant qu'ils avaient une 
visite d'étiquette à rendre à je ne sais quel 
duc. 

Les autres convives ne tardèrent pas à se 
retirer ; quelques-uns avaient été entraînés 
à perdre plus qu'ils ne voulaient risquer ; 
tous avaient reçu des impolitesses , et nous 
firent leurs adieux d'un air très mécon- 
tent. 

Dès que nous fûmes seuls, madame Du» 
marsy ne put contenir son dépit; elle éclata, 
des sanglots lui échappèrent; elle se répan- 
dit en plaintes amères contre les gens de 
qualité, contre le grand monde; elle voulait 
aller au fond d'un désert se mettre à l'abri 
de toute société humaine. M. Dumarsy lui 
disait, sans trop s'émouvoir , qu'il avait tou* 
jours bien prévu que ses prétentions nous 

amèneraient quelque chose de fâcheux. 

« Dans mon salon ! à ma table ! s'écriait- elle, 
« répondre à mes politesses en m'accablant 
« de duretés! L'ingrate! après le service que 
« je lui ai rendu! —Eh! quel service 9 

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5o JACQUES FAUVEL. 

« Oui, oui, je l'ai tirée d'embarras, en lui 
« prêtant mille écus à l'insu de son mari. » 
Mon beau-père fit un mouvement d'hu- 
meur; puis il se joignait à Louise et à moi 
pour la calmer, quand nous vîmes entrer le 
cousin de Melun. 

« Cousin Dumarsy, cousin Fauvel , nous 
« dit-il , on m'a fort mal reçu tantôt ; mais 
k je n'ai pas de rancune , et je viens vous le 
« prouver. Pour rire à la fois de ceux chez 
» qui je ne dînais pas , et de celle avec qui 
« je dînais, j'ai un peu grisé notre vieille 
(( tante Ursule : le vin l'a fait jaser. C'est une 
« méchante fille; elle est fort bien avec 
ce M. Anselme Menars, votre ennemi. Elle 
« m'a dit , sous le secret , qu'il se flatte de 
« culbuter avant peu votre manufacture , et 
(f qu'il prend ses mesures en conséquence. 
« Je n'en sais pas davantage ; vous voilà 
« prévenus : bonsoir. » M. Dumarsy et moi 
nous voulûmes le retenir. « J'ai terminé 
« mes affaires , nous dit-il ; je retourne à 
« Melun, et je vous souhaite bien du 
« plaisir avec vos grands seigneurs. » 

a Quelle journée! s'écria madame Du- 



IP PARTIE. — CHAPITRE XVH. 5i 
« marsy. J'ai fait et j'ai reçu des imperti- 
o nences; maintenant , me voilà inquiète de 
« je ne sais quel complot d'Anselme... J'en 
« deviendrai folle... Mais, non; Fauvel , 
« vous nous défendrez contre votre méchant 
« cousin; et je me sens guérie pour tou- 
te jours de la manie du grand monde. — 
« Que le ciel t'entende ! lui dit en l'em- 
brassant le bon monsieur Dumarsy, et la 
« leçon n'aura pas été trop chère. » 



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JACQUES FAUVEL. 



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CHAPITRE XVIII. 



Divers changemens de situation. 



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Peu de jours après, je me promenais 
dans le jardin avec Roland; nous causions, 
nous nous rappelions gaïraent la manière 
dont nous avions fait connaissance à Li- 
moges. On vint m'annoncer qu'un de mes 
chefs d'atelier, homme fort habile , quittait 
ma maison pour passer chez Anselme. 
À cette nouvelle, Roland entra dans une 
grande fureur. Quand il se fut un peu 
calmé , il m'apprit qu'on avait fait près de 
lui des tentatives , qu'on lui avait proposé 
une somme considérable s'il voulait porter 
son talent dans une autre fabrique ; oit 
s'était gardé de la lui nommer, mais il la 



II e PARTIE. — CHAPITRE XVIII. 53 
devinait. Il ajouta qu'il ne m'avait pas 
parlé de ces offres , tant il les dédaignait. 
Puis , se livrant à son exaltation habituelle : 
« Sont-ils assez fous , s'écria-t-il , de s'iraa- 
« giner que moi, moi Roland, je tra- 
ct vaillerais à de simples métiers de manu- 
« facture par tout autre motif que celui 
« de l'amitié ? Si un savant me disait : 
« Roland , j'ai besoin que ton génie vienne 
« à mon secours , je répondrais : Très vo- 
« lontiers ; la nuit je travaillerai pour vous , 
« mais le jour est à mon ami Fauvel. » 
En me parlant ainsi , il me tendait la main 
avec cordialité ; je l'embrassai , et je pensai 
comme lui que cette basse machination 
ne pouvait partir que d'Anselme. 

Le lendemain , à l'heure où l'on ouvrait 
la manufacture , trois ouvriers entrèrent 
dans mon cabinet, et d'un air résolu, 
d'un ton presque menaçant , me décla- 
rèrent , au nom de leurs camarades assem- 
blés dans les ateliers , que les travaux 
ne commenceraient pas si je n'accordais 
sur-le-champ une augmentation de salaire. 
Je regardai les hommes qui me parlaient ', 



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54 JACQUES FAUYEL. 

je reconnus en eux trois nouveaux venus 
assez mauvais sujets, ce Fort bien , leur 
« dis-je. Vos camarades vous envoient; 
« je vais leur répondre , suivez-moi, » 
En approchant des ateliers, j'entendais 
beaucoup de tumulte ; j'entrai. A ma vue, 
quelques ouvriers parurent très honteux ; 
d'autres fort animés se parlaient , me par- 
laient avec chaleur. J'élevai la voix; je 
leur imposai silence $ et désignant les 
trois envoyés : a Voilà , dis-je , des hom- 
« mes peu habiles , peu laborieux ; qu'ils 
« se présentent à la caisse , on va leur 
« compter ce qui leur est dû : je cesse 
« de les employer. » Us voulaient répli- 
quer, et cherchaient autour d'eux des 
secours. « Vous n'avez plus ici de cama- 
« rades , ajoutai-je ; vous n'avez pas le 
a droit d'y rester ; sortez. » Je parlais 
d'un ton si ferme qu'ils obéirent, a Mes 
« amis, » continuai-je en m'adressant à tous 
les autres, « M. Dumarsy n'a-t-il pas pour 
« vous la bonté d'un père? et moi, suis-je 
et un maîlre dur, avide ? Pensez-vous que, 
« s'il était juste d'augmenter vos salaires, 



II e PARTIE. — CHAPITRE XViII. 55 
« j'eusse altenduvotredemande?Nesonimes- 
« nous pas déjà de vieilles connaissances ? 
« Je vois parmi vous des hommes qui ont 
« travaillé courageusement avec moi dans 
« celte nuit fatale de l'incendie : qu'ils 
« disent si les bons sujets ne sont pas 
« sûrs de me trouver en toule occasion. 
« Soyez donc laborieux , paisibles , comme 
« il convient à de bons pères de famille , 
« à d'honnêtes jeunes gens. Je puis encore 
a effacer de mon souvenir un événement 
« qui m'afflige, parce qu'il vous fait peu 
« d'honneur ; mais j'exige que sur - le- 
« champ vous alliez à vos métiers. » Con- 
fus , silencieux , tous se mirent à l'ouvrage. 
En traversant Je jardin , je rencontrai 
M. Dumarsy, qui accourait fort inquiet. 
On venait de lui annoncer que les ouvriers 
étaient en révolte. Je le rassurai ; mais cet 
événement lui laissa une impression pro- 
fonde. C'était la première fois qu'il avait à 
se plaindre de ses ouvriers ; il regardait 
les manœuvres qui nous avaient enlevé un 
chef d'atelier comme la cause de celle 
mutinerie; et, sortant de son caractère si 



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36 JACQUES FAtTVEL. 

calme, si doux , il s'emportait contre An- 
selme, et le traitait d'homme abominable. 
Ce fut depuis ce moment que mon beau- 
père parla plus sérieusement de se retirer 
à la campagne. Madame Dumarsy, ne pou- 
vant se consoler d'avoir été humiliée par 
ceux qu'elle avait recherchés, saisit avec 
passion ce projet, qui, peu de semaines au- 
paravant, l'effrayait. A l'en croire, elle 
avait toujours eu du goût pour la retraite ; 
le repos et la liberté n'existaient que hors 
des barrières de Paris i elle peignait avee 
délices les plaisirs de la vie champêtre, 
et n'imaginait pas de sort plus heureux 
que celui d'une dame de château. Je l'en- 
gageais à réfléchir, à ne pas imiter ces 
jeunes filles qui, dans un instant de dépit, 
s'exposent aux longs ennuis du cloître. 
Louise , affligée , cherchait à retenir ses 
parens; mais M. Dumarsy fut confirmé 
dans ses idées par les médecins qui lui con- 
seillaient les voyages, ou au moins l'air de 
Ja campagne; et ma belle-mère assura 
qu'elle resterait fidèle à son antipathie pour 
le grand monde. 



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II' PARTIE. — CHA.P1TRE XYIII. 5? 
Quelle émotion j'éprouvai , lorsque mon 
beau-père m'annonça la résolution de me 
céder entièrement sa manufacture ! Pou- 
vais-je ne pas me souvenir qu'il avait eu 
la bonté de m J y recevoir, et que je m'é- 
tais trouvé bien heureux d'y entrer simple 
commis ? Cet homme respectable m'avait 
formé au commerce ; il m'avait donné sa 
fille : bonheur, considération, fortune, je 
lui devais tout. 11 voulait que ses fonds 
restassent entre mes mains , et ne me 
demandait qu'un modique intérêt. Je 
refusai cette offre généreuse. Je l'engageai 
à mettre sa fortune à l'abri des chances 
du commerce. « Eh ! pourquoi ? me ré- 
« pondit-il ; vous n'avez point à craindre 
« de revers. » En voyant sa confiance , je 
me rappelai que, la veille de l'incendie, 
il était de même plein de sécurité. J'in- 
sistai : une propriété considérable était à 
vendre à Saint-Mandé ; la maison plaisait 
à madame Dumarsy ; l'acquisition fut 
bientôt conclue. Je me flattais que la 
proximité rendrait notre séparation moins 
pénible; mais que la roule parut longue 



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58 JACQUES FAUVEL. 

a Louise et à moi , lorsqu'après avoir 
accompagné M. et madame Dumarsy à leur 
nouvelle demeure nous revînmes seuls 
vers Paris ! 

Un grand bonheur, el non l'inconstance 
de son caractère , fit bientôt e'prouver à ma- 
dame Dumarsy le regret de nous avoir 
quittés : Louise devint grosse. Que de 
voyages inquiets ma belle-mère faisait au- 
près de nous ! que de contradictions dans 
les conseils toujours tendres qu'elle don- 
nait à sa fille ! Pour moi, j'étais dans un 
enchantement impossible à décrire ; à peine 
osais- je croire que le plus cher de mes 
vœux allait être enfin réalisé. Je m'em- 
pressai d'annoncer l'heureuse nouvelle à 
toutes les personnes qui s'intéressaient à 
moi. Ma première lettre fut pour mon 
oncle le pasteur , pour ce bon oncle qui 
me protégeait dans toutes les circonstances 
importantes de ma vie , et dont les sages 
avis allaient me devenir plus nécessaires que 
jamais. Je ' commençai la seconde lettre 
pour ma sœur de lait : je me souvins qu'elle 
avait perdu son enfant; je craignis que 



IMPARTIE. — CHAPITRE XVIII. Sçf 
ma joie ne renouvelât sa douleur, et je 
posai tristement la plume. 

Pendant la grossesse de Louise , et 
lorsqu'elle eut comblé mes désirs en me 
donnant un fils, au milieu de mes es- 
pérances et du bonheur qui les suivit, 
mon cousin multiplia contre moi ses in- 



trigues. 



Anselme était né envieux; mais je dois 
dire que , par une sorte de fatalité , je 
m'étais presque toujours trouvé sur son 
chemin , de manière à exciter son pen- 
chant à l'envie. Dans nos études, j'avais 
plus de facilité que lui ; bientôt il s'était 
aperçu que son patrimoine était plus 
faible que le mien ; j'avais épousé une 
femme dont il convoitait dès long-temps 
la fortune : il n'y avait pas jusqu'à l'aven- 
ture du marquis de Saintis , à laquelle le 
hasard voulait que je n'eusse pas été tout- 
à-fait étranger. Quand mon cousin me vit 
seul à la tête de la manufacture , sa jalouse 
inimitié redoubla. 

Plus heureux dans ses nouvelles tenta- 
tives qu'il ne l'avait été dans les premières , 



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6o JACQUES FAUVEL. 

Anselme parvint à séduire un de mes 
commis. Il eut ainsi les moyens de me 
devancer dans plusieurs affaires , et de sur- 
prendre la confiance de quelques-uns de 
mes correspondans. Il faisait écrire par ses 
affidés, tantôt que j'étais brouillé avec mon 
beau-père, tantôt que j'allais cesser le 
commerce ; je ne sais s'il n'alla pas une fois 
jusqu'à répandre le bruit que j'étais mort. 
De telles manœuvres furent à peine dévoi- 
lées, qu'elles tournèrent à sa honle et à 
mon avantage. 

Son amour-pvopre souffrit cruellement. 
11 tenta d'autres moyens de l'emporter sur 
moi, et se jeta dans des entreprises té- 
méraires. Il voulut avoir de grandes vues; 
rien n'est plus fatal pour les petits esprits. 
Ne pouvant m'enlever Roland, il fit un 
appel à d'autres artistes : vingt charlatans 
se présentèrent. On le vit rechercher les 
découvertes , avec autant d'ardeur que son 
beau-père avait mis d'obstination à les re- 
pousser. Le pauvre Anselme ignorait que 
l'insensé novateur et le stupide routinier 
diffèrent également de l'homme habile. 






II' PARTIE. —CHAPITRE XVIII. 61 
Avec de grandes dépenses , il parvint 1res 
vite à fabriquer très mal. 

Le résultat de tant d'opérations fausses, 
de manœuvres déjouées et d'essais impru- 
dens, fut une banqueroute énorme : Anselme 
prit la fuile. Ce qu'il y eut de plus affreux, 
c'est que toutes les apparences l'accusaient 
d'avoir prévu sa ruine , et d'emporter une 
somme considérable en quittant la France. 

Quand nous reçûmes cette nouvelle , ma- 
dame Dumarsy était près de nous. « Grâce 
« à Dieu , s'écria-t-elle , nous voilà débar- 
« rassés de notre ennemi ! J'espère qu'il 
« ne reviendra pas ! » et dans sa vivacité, 
il lui échappa je ne sais quelle plaisante- 
rie. « Ah! lui dis- je, un peu de pitié, 
« quand ce ne serait que pour ses créan- 
ce ciers. » 









62 



JACQUES FAUVEL. 



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CHAPITRE XIX. 



Mort d'un homme de bien . 






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Nous recevions peu de monde , nos 
réunions ne se composaient plus que 
d'un petit nombre de personnes choisies. 
Le samedi, nous allions à Saint -Mandé; 
nous n'en revenions que le lundi matin; et 
quelquefois Louise y restait jusqu'au soir 
avec son enfant. Madame Dumarsy faisait 
dans la semaine plus d'un voyage à Paris , et 
souvent mon beau-père l'accompagnait. Que 
j'aimais à voir ce digne homme , libre d'af- 
iaires et de soins, redevenir enfant près du 
berceau de son petit- fils 1 Pour madame 
Dumarsy, elle surpassait toutes les grand'- 
mères en idolâtrie; ses ravissemens nous 



II< PARTIE. — CHAPITRE XIX. 63 
donnaient presque tous les jours des scènes 
charmantes ; je dis presque tous les jours , 
car nos visites réciproques étaient si multi- 
pliées, que nous n'avions pas réellement cessé 
de vivre en famille. Quand je me trouvais 
seul avec Louise et notre enfant , que 
d'heures délicieusement employées à nous 
entretenir de la félicité dont nous jouissions! 
Souvent je regrettais que mon oncle Paul 
Ménars n'en fût pas témoin. « Qu'il aimerait 
« à voir, disait Louise, le résultat de tes 
« eftbrts pour servir mon père ! — Combien 
« il serait ému, répondais-je, de tout le 
« bonheur que je te dois! » Nous étions par- 
faitement heureux ; et nous embellissions 
encore le présent par les plus doux projets 
pour l'avenir. 

J'étais loin de prévoir quelle longue suite 
d'événemens cruels allait mettre mon cou- 
rage à l'épreuve. Un premier malheur 
vint me donner un avertissement sinistre. 

J'étais habitué à recevoir exactement des 
nouvelles de mon oncle le pasteur. J'atten- 
dais depuis quinze jours une réponse de lui, 
et ce retard me causait de vives inquiétudes. 



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64 JACQUES FAUVEL. 

Une lettre d'une écriture inconnue m'arriva 
du Languedoc j je pressentis aussitôt mon 
malheur. Cette lettre, que je vais transcrire, 
était d'André, le bon et fidèle domestique 
de mon oncle. 

(( Monsieur et très honoré maître , car à 
présent c'est vous seul qui êtes mon maître. 
QueDieume soit en aide! J'ai à vous annoncer 
qu'avant hier, jeudi a3 mars, nous avons 
eu le malheur de perdre M. Paul Ménars, 
notre vénérable pasteur, mon bon maître et 
votre oncle bien aimé. 

ce Depuis quelque temps il s'affaiblissait ; 
il était d'un grand âge; car, si je m'en sou- 
viens , il était l'aîné de mon pauvre père, 
qui aurait à présent soixante et dix-neuf 
ans; mais Je zèle lui donnait des forces, et il 
en avait toujours pour remplir ses fonctions, 
et plus que ses fonctions. 

« Samedi de la semaine dernière, M. Mé- 
nars voulut, malgré mes conseils, aller visi- 
ter , à trois lieues , un pauvre malade , qui la 
précédé devant Dieu. Il revint très fatigué : 
il demanda à boire, et prit un peu de vin, 
qui sembla d'abord le remettre ; mais un 



11= PARTIE. — CHAPITRE XIX. 65 
quart-d'heure après, une grosse fièvre se dé- 
clara. Le lendemain, dimanche, il était au 
lit, et ne put faire le prêche; ce qui fut cause 
que tous les paroissiens, hommes et femmes, 
vinrent tour à tour et sans foule s'informer 
de ses nouvelles. Il voulut voir chacun de 
ceux qui se présentèrent. Il trouva encore le 
courage d'adresser à plusieurs de bons con- 
seils , et à tous de saintes exhortations. 
Ces visites redoublèrent ses fatigues. Déjà 
M. Andel, notre médecin, ne nous donnait 
plus d'espérances; mais moi j'en conservai 
jusqu'au mercredi. 

« Ce jour-là , vers le soir, mon cher maître 
me serra doucement la main , en me disant : 
« André, je sens que mon heure est arrivée. 
« — Eh ! non, monsieur, » lui répondis-je, 
et cependant je ne pouvais retenir mes 
larmes. » Plions ensemble une dernière 
a fois, » ajouta-t-il; et il prononça dis- 
tinctement les prières du soir, avec une 
ferveur dont je me souviendrai tant que je 
vivrai. Il prit ensuite la Bible sous son che- 
vet; n'ayant pu lire à cause de sa vue qui 
s'obscurcissait , il tenait le saint livre, et je 

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66 JACQUES FAUVEL. 

l'enlendais qui en récitait des passages à 
voix basse. Après s'être recueilli pendant 
plus d'une heure, il me fit plusieurs re- 
commandations qui prouvaient sa bonté. 
« Tu écriras à mon neveu Fauvel , me dit— 
« il, que celte nuit, j'ai pensé à lui et à 
« cet ange que Dieu lui a envoyé. » C'est 
de madame que parlait monsieur votre 
oncle, car il la nommait souvent ainsi. Il 
ajouta sur votre enfant quelques mots que 
je ne pus distinguer, tant sa voix était de- 
venue faible. 

ce Bientôt je le vis tomber dans un grand 
accablement. Je sanglotais ; il ne m'enten- 
dait pas. Tout à coup il sembla se réveiller ; 
ses yeux étaient brillans. i< Ils viennent; les 
« voilà! dit-il. Fauvel, mon cher fils! » 
et il étendit les mains comme pour vous 
bénir. Il s' assoupit de nouveau; sa respira- 
tion était étouffée. Vers quatre heures du 
matin , il se leva avec plus de force que je 
ne lui en croyais; je m'avançai pour le sou- 
tenir, ce Dieu de bonté , dit-il ! tu m'ap- 
« pelles...! je commence à vivre...! » Sa 
tête retomba, et il ne dit plus rien. » 



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II e PARTIE. — CHAPITRE XIX. 67 

« Les funérailles ont été célébrées hier ; 
tout le monde y était , les femmes , les 
enfans, les vieillards. Les familles catho- 
liques que nous avons dans le village 
y étaient avec les autres , et elles pleu- 
raient comme si elles avaient perdu leur 
curé. 

« Mon bon maître est enterré entre 
quatre oliviers , sur la petite colline que 
vous avez vue de notre jardin, à droite 
du village. 

<.< Hélas! que vais-je devenir? Les bontés 
que monsieur votre oncle a eues pour moi 
pendant quarante-trois ans , -me mettent 
bien au-dessus du besoin ; mais comment 
vivrai-je sans mon cher maître ? 

« En vous priant de présenter à madame 
l'hommage de mon profond respect, j'ai 
l'honneur de me dire avec le même res- 
pect votre très humble et très obéissant 
serviteur. 

« André Dxnet. 

« P. S. Oserai -je prendre la liberté, 
de vous prier d'embrasser pour moi votre 
cher petit. » 



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68 JACQUES FAUVEL. 

Je restai long-temps morue et pensif 
après celle lecture. « C'en est fait , je ne 
« le verrai plus; il ne m'écrira plus. J'ai 
« perdu pour toujours celui qui de si 
« loin me servait de guide. O mon oncle ! 
« qui vous remplacera pour moi ? » 

J'allai vers Louise que je trouvai près 
de son enfant ; je lui montrai la lettre 
d'André ; elle fondit en larmes. Quelle est 
donc l'influence de la vertu, puisque nous 
éprouvions tant de regrets pour un homme 
avec qui j'avais passé si peu de jours , et 
que ma femme connaissait seulement par 
ses lettres? « Du courage, dis-je à Louise; 
« Paul Ménars a rempli de bonnes actions 
« une longue carrière. Honorons sa mé- 
<( moire en pratiquant ses leçons, comme 
« s'il nous les donnait encore. Essayons de 
« bonne heure d'inspirer ses vertus à cet 
« enfant, dont la naissance a répandu 
« quelque joie sur ses derniers jours. » 



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IF PARTIE. — CHAPITRE XX. 6g 



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CHAPITRE XX. 



Nouveaux malheurs. 



Je me félicitai que mon oncle n'eût point 
appris le désastre d'Anselme : cet événe- 
ment , qui eût attristé la fin de sa vie , me 
fut bientôt rappelé d'une manière aussi 
pénible qu'inattendue. C'est une fatalité 
presque inévitable dans le commerce, qu'une 
grande banqueroute en entraîne d'autres ; 
celles-ci en produisent de nouvelles ; et 
ce qui n'était d'abord que le malheur de 
quelques individus, devient une calamité 
générale. Au milieu des faillites qui, après 
la chute d'Anselme, éclatèrent à Paris et 
dans les provinces, il y en eut une qui 
m atteignit. Je comptais sur une rentrée 



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70 JACQUES FAUVËL. 

considérable de la part d'un négociant de 
Bordeaux : il manqua. 

J'étais près de Louise , et nous allions 
partir pour Saint-Mandé quand je reçus 
celte nouvelle. Je ne laissai rien paraître ; 
je dis à ma femme qu'une affaire me rete- 
nait pour quelques heures à Paris ; je la 
priai de partir avant moi, et je lui promis 
de ne pas tarder à la rejoindre. Elle m'em- 
brassa et monta en voiture avec son enfant , 
à qui il avait pris tout à coup une indis- 
position dont la mère s'alarmait , mais qui 
me parut légère. 

Je voulais être seul afin d'examiner ma 
situation. Cette faillite me privait d'une 
rentrée de cent vingt mille francs , sur 
laquelle j'avais compté pour acquitter une 
somme à peu près égale , dont l'échéance 
arrivait dans trois semaines. Mon embarras 
pouvait être d'autant plus grand qu'in- 
dépendamment de cette forte échéance il 
me fallait payer, dans dix jours, soixante et 
quinze mille francs pour la propriété de 
Saint-Mandé. Je vis que cet événement me 
gênerait beaucoup , mais que je pourrais 



II e PARTIE. — CHAPITRE XX. 7I 
faire face à mes engagemens sans recourir 
à un emprunt. J'avais une grande partie 
de la somme que je devais payer dans 
quelques jours. Je fis appeler M. Sardan , 
mon caissier, il était sorti; mais comme 
je me proposais de revenir le soir même , 
il n'y avait pas de temps perdu. Je donnai 
des ordres à mes commis ; je les chargeai 
de divers recouvremens , et je partis pour 
Saint-Mandé. 

Ma femme accourut au-devant de moi ; 
elle était heureuse, son enfant allait mieux. 
Il semblait que ce petit voyage et l'air de 
la campagne lui eussent déjà fait du bien. 
Craignant que M. Dumarsy n'apprît par 
d'autres la faillite de notre correspondant 
de Bordeaux : « Eh bien ! dis-je à ma belle- 
ce mère, vous parliez légèrement de la 
« banqueroute d'Anselme ; si je vous an- 
« nonçais que celte banqueroute m'atteint 
« par contre-coup ? — Ah ! grand Dieu ! 
« s'écria-t-elle. — Rassurez-vous ; je suis 
« sans doute fort contrarié, mais je n'ai 
« point d'inquiétude. » J'exposai en peu 
de mots ma situation , mes ressources. 



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72 JACQUES FAUYEL. 

« Que la meilleure santé de mon enfant 
« se soutienne , ajoutai-je, et je serai tout 
« consolé. » 

Pendant le dîner, je cherchai à distraire 
M. et madame Dumarsy ; je plaisantai sur 
ce qu'ils étaient plus tourmentés que moi 
de mes embarras ; mais ma gaîté s'éva- 
nouit lorsqu'au dessert, Louise, qui était 
sortie et rentrée plusieurs fois , vint en 
pleurant nous dire que son enfant lui 
paraissait très malade. Nous courûmes au- 
près de lui; nous le trouvâmes fort abattu. 
Ma belle-mère nous pressa elle-même de 
retourner à Paris promptement, afin de 
consulter sur l'état du pauvre petit : nous 
partîmes. 

Notre voyage fut bien triste. Ma femme 
avait tout-à-fait oublié cette banqueroute 
qui me frappait ; elle n'était occupée que 
de son enfant, elle ne le perdait pas de 
vue , et ses regards exprimaient toute l'in- 
quiétude dont elle était déchirée. « Mon 
« ami , me dit-elle , c'est une grave ma- 
« ladie! «Puis elle garda long-temps le 
silence, et ne le rompit que pour me 



II* PARTIE. — CHAPITRE XX. : 3 
répéter : « Mon ami, c'est une grave ma- 
u ladie , je n'en saurais douter! » 

A notre arrivée, je fis appeler le mé- 
decin ; il nous déclara que les symptômes 
annonçaient la petite-vérole. Ce fut un coup 
terrible pour ma femme. Je m'efforçai de 
la calmer. « Mon ami, me dit-elle, je l'en 
« supplie, ne me quitte pas, ne quitte 
« pas ton fils. C'est peut-être une super- 
« stilion, mais j'ai dans l'idée que mon en- 
« fant ne périra pas tant que son père 
« sera près de nous. » Je lui promis de 
m'éloigner le moins qu'il me serait possible. 
Après avoir reconduit le docteur, je restai 
quelque temps avec elle. Je lui dis en- 
suite que , pour ne pas la quitter de la 
soirée, j'étais obligé de causer avec mon 
caissier, et que je reviendrais avant dix 
minutes. Je montai à la caisse, qui était 
entre mon cabinet et le petit apparte- 
ment de M. Sardan. 

J'étais très préoccupé. Toutefois, en 

entrant, je fus frappé de la pâleur de 

Sardan ; je lui demandai s'il était malade, 

il me répondit que non. « Hâtons-nous de 

III. 4 



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7 4 JACQUES FAUVEL. 

« parler d'affaires , lui dis-je ; mon enfant 
« a la petite-vérole , je voudrais êlre près de 
« sa mère. » Je m'assis à côté de la caisse , 
j'appuyai ma tête sur ma main ; la nuit 
était venue, une seule lumière éclairait fai- 
blement la chambre ; mon âme était dans 
une disposition fort triste. Je fis à Sardan 
une question sur les recouvremens de la 
journée ; ce qu'il me dit n'avait pas de 
rapport avec ma demande : je la répétai 
eri élevant la voix. Ma main était tombée 
sur la caisse dont la clef était à la serrure, 
et machinalement je soulevai le couvercle. 
Aussitôt Sardan pousse un cri , se jette 
sur la caisse , la presse violemment de son 
corps; et, l'air hagard, effaré, il appelle 
sa femme et ses enfans. 

A ses cris, sa femme et ses trois en- 
fans accourent. « Tombez aux genoux de 
a M. Fauvel , leur dit-il ; obtenez grâce 
a pour moi. » La malheureuse femme , 
interdite, épouvantée, tombe en effet à 
mes pieds avec ces trois petites créatures , 
pour qui Louise et moi nous ressentions 
une véritable affection. 






75 



II' PARTIE. — CHAPITRE XX. 

L'élonnemenl , le mépris , la pitié , se 
partageaient mon âme. Je relevai ma- 
dame Sardan ; puis , m'adressant à son 
mari : « Parlez, expliquez-vous; je me 
« sens assez de présence d'esprit pour vous 
« entendre. — Monsieur, s'écria-t-il, vous 

« saurez tout mais, au nom du ciel 

« laissez-moi recueillir mes idées Je ne 

« vous cacherai rien Oui, je veux tout 

« vous dire.... » Enrayé de voir que cet 
homme allait s'accuser devant ses enfans et 
leur mère, je l'interromps, en disant à sa 
femme : « Retirez-vous , de grâce ; em- 
« menez vos enfans. » Elle voulait rester, 
elle m'implorait , elle jetait sur son mari 
des regards de surprise et de douleur. 
« Retirez-vous, je l'exige : » et je la conduis 
rapidement jusqu'à une chamhre éloignée 
dont je ferme sur elle la porte à douhle 
tour. 

« Nous voilà seuls , dis-je à Sardan ; 
« parlez avec franchise. — Monsieur , j'ai 
« commis une faute inexcusable....; mais je 
« suis un honnête homme.... » Fort trou- 
hlé, il n'ajoutait rien. « Remettez-vous, 






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■jii JACQUES FAUVEL. 

ce parlez. Que de temps vous me faites 
« perdre, lorsqu'un soin si pressant ré- 
« clame ailleurs ma présence ! — J'ai été 

« entraîné...., trompé Si vous saviez ce 

ce que j'ai souffert depuis hier.... Je me 

« proposais..., je voulais Un négociant, 

ce mon ami d'enfance, qui m'a rendu les 
« plus grands services.... Hier, il est venu 
« à sept heures du malin... 11 était dans 
ce une espèce de délire ; il avait des 
ce échéances considérables à payer.... pour 
ce plus de cinquante mille francs. Il était 
« perdu, déshonoré si je ne venais secrè- 
ee tement à son secours... Il me promettait 
ce qu'aujourd'hui, à trois heures après midi, 
« tout serait rétabli dans ma caisse.... Je 
ce repoussai avec indignation sa demande. 
« Il s'éloignait désespéré.... Je tremblais 
« qu'il n'attentât à ses jours ; je le retins, 
ce Malheureux que je suis ! pourquoi ne 
« fai-je pas laissé partir...? Vous le voyez, 
ce monsieur, ce n'est pas pour moi... c'est 
ce pour un autre... , c'est pour un homme 
ce que j'ai cru mon ami, que vous avez 
« long-temps estimé... — Eh! qui donc? 






11° PARTIE. — CHAPITRE XX. 77 
« nommez-le. — C'est Darnal, dont ce matin 
« vous avez appris la faillite et la fuite. 
« Moi, je n'ai point songé à fuir. J'ai voulu 
« employer cette journée à chercher si 
« je n'avais pas quelque moyen de réparer 
« ma faute ; il n'y en a point. Mon parti 
« était pris ; demain, à votre réveil , je 
« devais me présenter à vous avec ma 
a femme et mes enfans, vous raconter ce 
« que vous venez d'entendre , et me re- 
« mettre à votre discrétion. » 

Une foule de pensées s'étaient succédé 
dans mon esprit. « Combien , lui dis-je , 
« manque-t-il à ma caisse? — Quarante- 
« huit mille francs. — A combien se 
<( montent les rentrées d'hier et celles 
<( d'aujourd'hui ? — A treize mille deux 
« cents. — Retirez-vous , » lui dis-je en fer- 
mant la caisse et prenant la clef, a Demain 
« j'aurai vu ce que je puis faire pour 
a ne pas combler le malheur de votre 
« famille. » 

Au même instant , la porte s'ouvre avec 
violence ; un inconnu furieux s'élance 
dans la chambre. C'était un homme âgé , 



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78 JACQUES FAUVEL. 

qu'à sa tournure et à sou vêtement il 
était facile de reconnaître pour un ancien 
militaire. « Scélérat ! » s'écrie-t-il en voyant 
Sardan; et il se jetait sur lui si je ne 
l'eusse arrêté. « Juste ciel ! son père ! » dit 
Sardan saisi d'épouvante. « Je suis perdu ! » 
11 restait debout, les mains étendues, 
la bouche entr'ouverle , l'œil fixe et les 
cheveux hérissés. 

L'inconnu, que je retenais toujours, par- 
lait en phrases entrecoupées , et me révélait 
l'odieuse vérité. Tout le récit de Sardan 
n'était qu'un tissu de mensonges; il dé- 
guisait ses vols, en arrangeant une fable 
avec la banqueroute trop connue de Dar- 
nal. Il avait séduit , corrompu la fdle de 
l'homme que je voyais devant moi. La 
veille , elle s'était enfuie par ses conseils ; 
et le lendemain il devait aller la rejoindre 
avec ce qu'il appelait de nouvelles res- 
sources. Des lettres trouvées par le mal- 
heureux père attestaient ces faits ré vol- 
tans, a Ah ! misérable ! dis-je à Sardan , 
(C vous appeliez pour m'implorer votre 
ce femme et vos enfans, quand vous êtes 



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II* PARTIE. — CHAPITRE XX. 



7 ( J 



« encore puis coupable envers eux qu cn- 
« vers moi ! » 

Sardan était resté à la même place ; ses 
lèvres tremblaient; tous ses traits, agités 
d'un mouvement convulsif, étaient hideux. 
« Oui , nous dit-il d'une voix sinistre , 
« je suis un monstre.... une âme vile. » 
Tout à coup , il saisit un poinçon sur une 
table , se le plonge dans le cœur, et tombe 
expirant à nos pieds. 

Nous nous écriâmes; mais, soudain, 
pensant aux suites qui peuvent résulter 
de cet affreux événement , je mets la main 
sur la bouche de l'inconnu , je le supplie 
de se contenir et de se taire. Je cours cher- 
cher un chirurgien qui demeurait à ma 
porte; en descendant, j'appelle Roland, je 
lui dis en peu de mots ce qui s'est passé; je 
l'envoie avec le chirurgien au malheureux 
Sardan, et je retourne auprès de Louise. 

11 y avait deux heures que je l'avais 
quittée : sans me reprocher ma longue 
absence , elle me montra notre enfant qui 
était assoupi , mais bien agité. Je dis à 
Louise qu'un fort triste événement m avait 



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retenu ; que Sardan venait d'être frappé' 
d'une attaque d'apoplexie. Cette nouvelle 
fit un instant une cruelle diversion à son 
inquiétude ; elle sentit que j'étais forcé de 
la quitter encore, et elle retomba tout 
absorbée dans les douloureuses anxiétés 
que lui causait l'état de son fils. 

Qu'on se figure ce qui se passa dans 
la cbambre où cet homme venait de se 
tuer ! Q ue l] e scene de désolation , lors- 
qu'il fallut annoncer à sa famille une mort 
dont nous déguisâmes les circonstances au- 
tant qu'il nous fut possible ! A peine Sardan 
avau-il survécu un quart d'heure. L'in- 
connu avait disparu. Je fis promettre au 
chirurgien et à Roland de garder le plus 
profond secret , et je chargeai ce dernier de 
prendre tous les soins nécessaires. 

^ Je retrouvai mon fils dans le même état. 
J'écrivis à la hâle un billet que j'envoyai 
par un exprès à madame Dumarsy ; je la 
priais de venir auprès de sa fille , et de ne 
pas l'abandonner pendant la maladie de 
notre enfant. 

Ce misérable Sardan était mon caissier 



II- PARTIE. — CHAPITRE XX. gi 
depuis deux ans; jusque là, je n'avais en 
qu'à nie louer de son travail et de son 
exaclilude. De mauvaises liaisons avaient 
commence par le déranger, el avaient fini 
par le conduire au crime. 



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CHAPITRE XXI. 



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Suite du précèdent. 



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Quelle nuit! vainement suppliai-je ma 
femme de prendre du repos , en lui pro- 
mettant de ne pas quitter un seul instant le 
berceau de mon fils; elle ne voulut point 
céder à mes instances, et nous veillâmes 
ensemble. Nous exécutions avec un soin 
scrupuleux tout ce que le médecin avait 
prescrit. Tantôt nous étions alarmés de l'a- 
gitation du pauvre enfant , tantôt son calme 
nous épouvantait. Avec quels yeux sa mère 
le regardait, et cherchait ensuite dans les 
miens si je conservais un reste d'espoir! 



IMPARTIE. — CHAPITRE XXI. 83 

Quelquefois l'image de cet homme se tuant 
devant moi revenait à mon esprit ; et , 
quand je l'écartais, c'e'tait pour retomber 
sur des pensées encore plus douloureuses. 
Entre mon enfant si malade et sa mère si 
désolée, il me fallait songer aux moyens de 
réparer les funestes événemens de la veille. 
Assailli par tant d'idées accablantes, je sen- 
tais mes forces près de m J abandonner. Mon 
oncle le pasteur n'était plus , et cependant 
j'invoquai son appui. Je rappelais à ma mé- 
moire tout ce qu'il m'avait dit sur la fermeté 
qu'un homme doit opposer au malheur. 
Noble privilège de la vertu ! les principes , 
les sentimens de l'homme de bien lui sur- 
vivent; le son de sa voix résonne encore à 
l'oreille de ceux qui l'ont entendue. Oui , ce 
fut le souvenir de Paul Menars qui me sauva 
dans celle nuit terrible. A sa voix, je rassem- 
blai mes forces; je lui promis d'avoir la fer- 
meté qu'exigeait ma situation, pour soutenir 
Louise et satisfaire à tous mes devoirs. Quel- 
que compliquées que soient des affaires 
d'intérêt, j'ai toujours été persuadé qu'avec 
du sang- froid et de la réllexion on arrive 



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84 JACQUES FAUVEL. 

aisément à les éclaircir; mais quand des 
peines de cœur ôtent la présence d'esprit, 
qu'il est fatigant d'avoir à s'occuper d'inté- 
rêts pécuniaires ! Dans un moment où mon 
fils souffrait moins, où ma femme me 
semblait moins tourmentée , je parvins à 
penser avec assez d'attention aux dé- 
marches qu'exigeaient mes embarras de 
fortune. Un emprunt me devenait indis- 
pensable ; mais comment me servir de 
mon crédit sans le compromettre ? Un 
homme pouvait venir discrètement à mon 
secours ; c'était Divane , le ricbe et re- 
connaissant Divane. Plein de confiance 
en lui , j'éloignai l'idée de mes affaires 
pour ne plus songer qu'à Louise et à mon 
enfant. 

De très bonne heure , j'entendis une voi- 
lure s'arrêter : c'étaient M. et madame 
Dumarsy. Combien je leur sus gré de leur 
diligence! je courus aurdevant d'eux. Si l'on 
meut dit que j'allais avoir un sujet de 
crainte plus terrible que les autres, j'aurais 
cru qu'une pareille idée ne pouvait venir 
que d'une imagination en délire. Madame 



H« PARTIE. - CHAPITRE XXI. 85 
Dumarsy se jela à mon cou. « Mon Dieu ! 
« me dit-elle en sangloltant, le pauvre enfant 
« a la petite-vérole , et Louise ne l'a jamais 
« eue ! » Ces mots faillirent m'accabler. 
Arracher l'enfant à sa malheureuse mère! 
impossible. Peut-être avait-elle déjà la mort 
dans son sein! Je sentis combien nos alar- 
mes pouvaient être funestes pour elle; et, 
comprimant les miennes, j'engageai madame 
Dumarsy, non pas à se calmer, mais à ren- 
fermer son trouble. 

Je conduisis près de Louise son père et 
sa mère. La voilà du moins entourée de per- 
sonnes qui lui sont chères. Après la visite 
du médecin, qui nous laissa toujours dans 
l'incertitude, je sortis. J'allai faire, sur le 
vol commis chez moi, une déclaration qui 
n'a jamais rien produit, et je me hâtai de 
me rendre chez Divane, 

Je lui racontai les événemens qui m'é- 
taient arrivés. Divane garda quelque temps 
le silence, en se balançant avec embarras sur 
son fauteuil ; enfin il parla, u Eh bien! 
« M. Fauvel, que puis-je faire? quel ser- 
» vice me demandez-vous? — INele devi- 



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86 JACQUES FAUVEL. 

« nez-vous pas ? Je viens vous prier de me 
« prêter la somme qui m'est nécessaire. — ■ 
« Certainement.... c'est bien de l'honneur 
« que vous me faites ; et je suis fort sensible 

« à la préférence car vous avez tant d'a- 

« mis... ! Cependant, voilà des événemens 
« bien graves, et faits pour déranger une 
« fortune encore plus grande que la vôtre. 
« Je ne sais si, après cela, il est prudent 
« de se risquer. — Vous hésitez... ! vous me 

« refusez ! vous! — Permettez : dans 

« tout autre moment... Mais je ne suis pas 
« si riche qu'on le croit ; j'ai des comptes à 

<c rendre Moi-même, je suis gêné, fort 

(( gê n é. — Il suffit. Pauvre, vous étiez prêt 
<( à donner votre vie pour moi; riche, vous 
h refusez de m' ouvrir votre bourse. Adieu.» 
Je m'éloignai honteux pour lui-même vdu 
changement que l'opulence avait produit 
dans cette âme vulgaire. 

Je marchais rapidement, lorsque de loin 
j'aperçus mon ami Félix Duclos, que je 
n'avais pas revu depuis le jour où nous 
avions eu une légère querelle. J'ignorais 
qu'il fût à Paris ; je m'empressais d'aller à 



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II e PARTIE. - CHAPITRE XXI. S : 

lui : il me vil, me reconnut, détourna la tête: 
el, pour m'éviter, prit une petite rue qui se 
trouva sur son passage. 

Je restai saisi d'étonnement et de chagrin. 
Au milieu des peines qui m'accablaient, 
celle d'être aussi cruellement traité par mon 
ancien ami me fut bien sensible. « Ah! me 
« disais-je , je puis supporter l'ingratitude 
« de Divane ; mais comment supporter 
<( l'injustice de Duclos ? » 

Je rentrai chez moi pour revoir mon en- 
fant , avant de chercher des ressources qui 
pussent suppléer à celles que je ne trouvais 
pas chez Divane. Toute la famille était dans 
la désolation. La maladie avait empiré. La 
manière dont Louise en pleurs me regardait 
me fit sentir combien elle désirait que je 
restasse près d'elle. Sa douleur, l'affreux 
état de mon enfant, mêlèrent toute pensée 
étrangère au danger le plus imminent. «Non, 
« dis-je, non, ma femme, je ne te quitterai 
« plus; mais rassure-toi, une crise sauvera 
« ton fils ! » et en essayant de calmer ses 
craintes, j'en avais pour elle et pour lui. 

La journée se passa dans celle anxiété. 



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88 JACQUES FAUVEL. 

M. et madame Dumarsy voulurent veil- 
ler avec nous ; les progrès du mal étaient 
rapides , effrayans. A deux heures du 
matin , la mère , hors d'elle-même, de- 
manda qu'on appelât le docteur. J'en- 
voyai en toute hâte; on ne revenait pas; 
je courus moi-même. Je rencontrai mon 
domestique, qui n'avait pu décider le mé- 
decin à se lever. Je redoublai de vitesse ; 
j'arrachai le docteur de son lit ; je l'en- 
traînai , nous arrivâmes : mon enfant 
n'existait plus. 

Je saisis ma femme dans mes bras; c'en 
élait fail; je ne devais plus m'occuper que 
d'elle. « O Louise ! ma chère Louise , con- 
« sens à vivre encore, je t'en supplie; songe 
« aux êtres qui le reslent.Toiqui m'as donné 
C< tant de preuves d'amour, songe que ta vie 
r< est nécessaire à la mienne. » Elle ne me 
répondait qu'en me redemandant son 
fife, 

Dans ces momens terribles, les malheu- 
reux atteints d un même coup se serrent les 
uns contre les autres. Louise, son père, sa 
mère cl moi, nous ne nous séparâmes point 



II e PARTIE. — CHAPITRE XXI. 89 
pendant deux jours. Je recueillais mes for- 
ces pour soutenir la famille entière. Qu'il 
m'était difficile de conserver du courage, 
quand je pensais que peut-être j'allais voir 
ma femme victime de l'affreuse maladie ! 
crainte horrible, qui se mêlait sans cesse à la 
douleur d'avoir perdu mon enfant. « O 
« mon cher enfant ! si peu de temps après 
« la mort du vieillard qui me servait de 
« guide , me voila frappé dans ma jeune es- 
« pérance, et je tremble pour les jours de 
« ta mère ! » Mille souvenirs mélancoliques 
se réveillaient dans mon esprit. Je pensai 
que ma bonne sœur de lait avait subi le 
même malheur que moi. « Pauvre Thérèse ! 
(f quelle conformité dans notre sort ! Aulre- 
« fois, nous nous sommes aidés à supporter 
« les peines légères de l'enfance ; au jour- 
ce d'hui, séparés l'un de l'autre , nous souf- 
« frons les douleurs amères de l'âge 
« mûr. » 

Cependant, l'impérieux honneur me com- 
mandait de songer aux affaires dont j avais 
entièrement cessé de m'occuper. Dans la 
matinée du troisième jour, M. et madame 

4* 



I 



yo JACQUES FAUVEL. 

Dumarsy étaient ailes voir un de leurs pa- 
reils; j'attendais qu'ils fussent de retour 
auprès de Louise pour recueillir mes idées, 
et chercher quelles ressources me restaient. 
On vint m'avcrtir que quelqu'un m'attendait 
dans mon cabinet ; je fus bien surpris de 
voir que c'étaient mon beau- père et sa femme. 
Ils me dirent d'un air fort alarmé qu'ils 
avaient jugé prudent de nie parler sans re- 
tard, dans le plus grand secret; ils venaient 
d'apprendre que des bruits affreux circu- 
laient sur mon compte. Deux négocians , qui 
se trouvaient chez leur parent , leur avaient 
témoigné cet intérêt qu'il est si pénible d'in- 
spirer et qui ressemble à la pitié. J'étais 
l'objet de toutes les conversations des com- 
merçans de Paris. On exagérait la faillite 
dont j'étais victime ; et, ce qui me frappa sur- 
tout , le vol qui m'avait été fait n'était plus un 
mystère. Enfin, selon tous les rapports, ma 
chute était inévitable. Ma belle-mère , très 
agitée , me conjura de ne pas ajouter au mal- 
heur de sa fille, et de prévenir, s'il était pos- 
sible, une dernière catastrophe. Elle me dit 
que toutes les circonstances se réunissaient 



IMPARTIE. — CHAPITRE XXI. 91 

pour justifier une démarche fâcheuse, mais 
nécessaire ; que , d'après l'opinion de son 
parent et des deux autres négocians, il fal- 
lait ne pas perdre un moment pour réunir 
mes créanciers et leur demander un délai. 
« Que me proposez-vous, lui dîs-je en éle- 
« vant la voix? ne cherchons pas à envc- 
« lopper de mots honnêtes une action qui 
k ne l'est point. Ce que vous me conseillez 
« estime faillite. Jamais. Eh ! grand Dieu ! 
« où s'arrêterait celle suite défaillîtes ou de 
« banqueroutes, s'il ne se rencontrait un 
« homme honnête et ferme qui s'opposât au 
« débordement, et ne rejetât point sur les 
et autres le malheur dont il est frappé? — 
« Vons avez raison, » dit M. Dumarsy, à. 
qui mes paroles semblaient avoir rendu 
quelque courage, « sauvez l'honneur; oui , 
« fallut - il sacrifier votre forlune , la 

« mienne — Eh! cela suffira - t - il ? 

« reprit ma belle - mère ; nous sommes 
« dans un abîme ... » Elle perdait tout-à-fait 
la tête. « Allez, lui dis-je avec tendresse , 
« allez voir votre fille; je vais pensera ses 
'( intérêts. » 



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9? JACQUES FAUVEL. 

Je me mis au travail. Les rentrées jour- 
nalières suffisaient aux paiemens courans; 
il s'agissait de trouver les moyens de satis- 
faire aux deux grandes échéances qui de- 
vaient arriver, l'une dans cinq jours, l'autre 
dans dix-sept. Je me livrais tout entier à 
mes calculs ; j'entends monter précipitam- 
ment; que vois- je? Duclos qui se jette dans 
mes bras. «Mon ami, s'écrie-t-il, pardonne 
« moi ! j'ai été injuste, cruel envers loi. Tu 
« juges bien que j'ignorais tes malheurs; 
« c'est à ta porte que j'ai su le plus grand 
« de tous. Je venais d'apprendre tes era- 
<( barras pécuniaires. La fortune que je pos- 
« sédais est maintenant à ma sœur; je n'ai 
« point d'argent à l'offrir, mais je t'apporte 
« le cœur d'un ami. » U m'embrassa de 
nouveau : c'était , depuis bien des heu- 
res, la première sensation agréable que j'é- 
prouvais. 

« Je sors, me dit-il, de chezceDivane,que 
« tu m'as fait connaître; vingt personnes 
« déjeunaient chez lui. On parlait de toi : un 
« des convives t'accusait d'imprévoyance et 
« -d'orgueil ; il disait qu'il s'était plu à le 






II e PARTIE. — CHAPITRE XXI. $3 
« prodiguer des véiilés utiles dont tu n'avais 
ce pas eu l'esprit de profiler. Je cherchais à 
« me rappeler les traits de ce personnage ; 
« le croirais- lu? c'était ce Guer ville, un 
or des flatteurs qui m'ont donné de l'humeur 
« contre toi. Morhleu! monsieur, lui ai-je 
ce dit, oubliez-vous ce jour où, chez Fauvel, 
« vous me faligâies par l'exagération que 
« vous mettiez à vanier sa modestie et ses 
« lumières ? Imagine-toi qu'alors , Divane, 
« venant à son secours, a prétendu que lu 
« n'étais dans l'embarras que par la faute. 
« Enfin, a-t-il ajouté négligemment, 
« vous n'avez pas à regretter d'être brouillé 
« avec lui; c'eslun homme ruiné. — Ruiné ! 
i< me suis-je écrié. Ah ! je cours l'embras- 
« ser. » 

J'apaisai Duclos, qui s'emportait contre 
de pareilles gens. Il était tout simple que 
GuerviHe, si prompt à découvrir du mé- 
rite dans les hommes qui sont heureux, 
trouvât des torts à ceux que le malheur 
poursuit. Selon la méthode des ingrats, 
Divane devait me calomnier pour s'ex- 
cuser de ne m'avoir pas obligé. Duclos 






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9$ JÀCQTTES FAUVEL. 

se désolait de ne pouvoir ni'aider comme 

il l'avait fail une première fois. Je lui 

rendis grâce : je ne le consolai pas; mais, 

le soir même, j'eus à lui demander un léger 

service. 

Les bruits répandus sur mon compte ne 
me permettaient plus d'emprunter : irais-je 
solliciter des banquiers pour essuyer des 
refus? offrir ma signature pour subir l'hu- 
miliation de la voir dédaignée? « Non , me 
« dis-je, je ne m'adresserai point au com- 
u rnerce. Aucun négociant ne m'entendra 
« lui demander son appui. C'est par mes pro- 
« près forces que je dois me sauver du nau- 
<( frage. » 

J'avais deux billets de quinze mille francs 
chacun, payables dans dix mois. Je ne vou- 
lus pas qu'on sût que je les faisais négocier. 
Je les passai à l'ordre de Duclos, et le ban- 
quier qui les escompta ne put soupçonner 
qu'il s'agissait de me rendre service. Le chef 
d'une maison de Cadix , avec laquelle j'avais 
des relations fréquentes, se trouvait à Paris. 
Je lui fis une vente considérable, à bas pris, 
je l'avoue, mais au comptant, et sous la 



I 



IMPARTIE. — CHAPITRE XXI. gS 
condition qu'il ne parlerait point de notre 
traité. Louise sacrifia quelques riches bijoux. 
« Hélas! que m'importe à présent de me 
« parer, » disait -elle? Je fus ainsi en 
élat de satisfaire à la première échéance 
de soixante et quinze mille francs, Les 
biens de Saint-Mandé étant alors payés , 
et monsieur Dumarsy s'empressant de me 
donner son aveu, un notaire discret me 
prêta une forte somme hypothéquée sili- 
ces biens. 

Le jour de la plus importante échéance 
approchait. Je n'avais fait aucune dé- 
marche , aucune demande , aucune négo- 
ciation apparente , pour me procurer des 
fonds. Tous les commerçons avaient les 
yeux fixés sur moi. On me plaignait, on 
affectait de me plaindre ; quelques gens 
laissaient percer une maligne joie. L'épo- 
que arriva : je pavai. 

Aussitôt, ce même public, qui s'était mon- 
tré si ardent à me censurer, mit presque de 
l'enthousiasme à faire mon éloge. Mon cré- 
dit devint plus grand que jamais. Par un 
prodige que j'avais long temps invoqué sans 



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96 JACQUES FAITVEL. 

espoir, la fatale maladie n'atteignit point 

Louise: je respirais.... 

Le 22 octobre i685, parut le fa- 
meux e'dit portant révocation de l'édit de 
JNantes. 



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IP PARTIE. — CHAPITRE XXII. 97 



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CHAPITRE XXII. 



Persécutions. 



Non , je ne m'attendais point à cet arrêt 
de proscription contre les protestans. Sans 
doute je savais qne le fanatisme était ingé- 
nieux à les calomnier, ardent à les pour- 
suivre. Déjà tous leurs droits étaient violés : 
on les repoussait des emplois publics ; on 
ne les trouvait même plus dignes d'entrer 
dans les fermes et les sous-fermes. De vils 
agens couraient les provinces pour acheter 
les consciences. Un enfant, dès l'âge de 
sept ans, pouvait insulter à son père et 
renier sa foi. Des missionnaires envahis- 
III. 5 



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98 JACQUES FAUVEL. 

saient les villes et les campagnes ; à leur 
suite marchaient des dragons qui, le sabre 
à la main, rendaient les conversions plus 
rapides; et l'on voyait avec scandale se 
mêler les sermons, le pillage, la prière 
et les -orgies. 

Les proiestans avaient perdu Colbert , 
ce ministre éclairé qui protégeait en eux 
les hommes les plus industrieux de France; 
sa mort laissait un champ libre à Louvois , 
dont l'âpre té de caractère dégénérait en 
cruauté , et dont le zèle pour le roi res- 
semblait si fort à de la haine pour nous. 

J'espérais cependant, et tous les hommes 
raisonnables espéraient comme moi que les 
persécutions allaient s'affaiblir et s'éteindre. 
Quelles craintes réelles les protestans pou- 
vaient-ils inspirer ? Autrefois , de longs 
sujets de plaintes les avaient soulevés ; 
mais depuis, satisfaits des droits que leur 
assuraient les traités , ils servaient le prince, 
enrichissaient l'État ; et naguère on les 
avait vus refuser noblement de prendre 
part aux troubles de la Fronde. En sup- 
posant à quelques-uns de nous les projets' 



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IP PARTIE. — CHAPITRE XXII. 99 
de révolte dont nous accusaient de lâches 
adversaires, comment exécuter ces projets 
insensés ? Quand nos pères avaient pris les 
armes , des grands étaient à leur tête ; 
mais a plu part des grands, intimidés, ou 
flattés dans leur ambition, avaient abjuré; 
les petits, plus fermes dans leur croyance, 
se livraient à des travaux paisibles; ils 
étaient prêts à souffrir , non à combattre ; 
ils étaient utiles , non redoutables. Fallait- 
il donc les proscrire ! 

Nous pensions qu'une cour amie des 
arts et des fêtes ne pouvait long-temps 
être cruelle. Le calme régnait dans Paris ; 
on ménageait son immense population ; on 
eût craint de l'agiter, en interrompant ses 
plaisirs. Ce repos dont nous jouissions , 
et la justice de notre cause , nous per- 
suadaient que les provinces cesseraient 
bientôt d'être la proie du fanatisme ; nous 
comptions pour nos frères sur un meilleur 
avenir , nous étions obstinés dans nos 
espérances. 

Toutefois , quelques proleslans d'un ca- 
ractère sombre , atrabilaire , nous faisaient 






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ioo JACQUES FAUVEL. 

des prédictions sinistres. « L'orage gronde, 
(( approche , il éclatera demain , disaient- 
« ils. Demain vous entendrez proclamer 
ce que la France ne reconnaît plus que des 
« catholiques. Les -temples seront détruits ; 
« les pasteurs auront à peine quelques jours 
« pour quitter leur patrie ; et, s'ils osent 
a rester ou rentrer, ils périront dans les 
« supplices. Vos enfans vous seront arrachés, 
« pour être livrés à vos persécuteurs, qui les 
« élèveront dans leur foi. On vous ordon- 
« nera d'abjurer; et, si vous voulez fuir, 
« arrêtés aux frontières , vous irez peupler 
« les prisons et les bagnes. » Ceux qui 
tenaient ce langage n'étaient point écoulés; 
on les traitait d'insensés et de visionnaires. 
Ces visionnaires , ces insensés voyaient seuls 
la vérité, et toutes leurs prédictions s'accom- 
plirent. O rage aveugle du fanatisme ! un 
des auteurs de l'exécrable édit, le vieux 
chancelier LeteUier, se sentant près de mou- 
rir, le fit enregistrer à la hâte; et, sur son 
lit de mort, entonna un cantique d'exalta- 
tion , se réjouissant et se glorifiant d'un acte 
qui frappait trois millions de Français. 



II» PARTIE. — CHAPITRE XXII. 101 
Comment peindre les alarmes , la déso- 
lation des malheureux proteslans ! J'étais 
riche , connu , considéré ; plusieurs se ras- 
semblèrent chez moi. Quel était le hut de 
ces réunions? il n J y en avait point. Les 
infortunés se cherchaient , voulaient se 
voir, se confier leurs peines. Les uns, 
épouvantés du sort de leurs familles , ne 
trouvant plus de sûreté en France , se 
disposaient à fuir. D'autres , voyant de 
toutes parts des dangers , ne savaient que 
résoudre et restaient comme anéantis. J'ai- 
dai les premiers de ma bourse et de mon 
crédit ; j'essayai de ranimer le courage des 
autres. Quelques-uns exprimaient une indi- 
gnation profonde; mais qu'il en était peu qui 
se livrassent à des projets de vengeance ! 
La proscription avait fortifié dans presque 
toutes les âmes les sentimens religieux. 
J'entendis des hommes pleins de sens et 
de vertu tenir le plus noble langage ; et 
le résultat de nos réunions fut que nous 
devions resler fidèles à notre croyance , 
nous donner de mutuels secours , et nous 
garder d'exciter aucun trouble. 



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JACQUES FAITVEL. 

C'est sous de tels auspices que j'appris 
une nouvelle long-temps désirée , une nou- 
velle qui devait me combler de joie ! Deux 
mois s'étaient à peine écoulés depuis le 
fatal édit , quand Louise m'annonça qu'elle 
était enceinte. Tandis que je lui expri- 
mais mon bonheur : « Hélas ! me disais-je, 
« quel sera le sort de cet enfant qui va 
« naître pour ainsi dire persécuté ? » 

Beaucoup d'hommes de bien quittaient 
la France ; Anselme y revint. A la publi- 
cation du nouvel édit , la grâce l'avait 
touché. Il avait eu le bonheur de se sentir 
éclairé , disait- il ; et il s'était empressé de- 
renoncer au culte proscrit , pour embras- 
ser le culte qui triomphait. Il revenait des 
pays étrangers avec des lettres de recom- 
mandation que lui avaient données des 
gens puissans. Toutes ces lettres préco- 
nisaient la foi sincère et la ferveur ardente 
du nouveau converti. Anselme trouva dans 
Paris des appuis nombreux. Ses prolec- 
teurs le désignaient comme une victime de 
l'intrigue et de la calomnie. Des hommes 
éminens dans l'Etat l'accueillaient , le 



II e PARTIE. — CHAPITRE XXII. itf3 
choyaient comme un saint personnage. 11 
était rentré sans crainte ; et bientôt il fit 
peur à ses créanciers, qui s'empressèrent 
de transiger avec lui. Il reprit sa femme; 
et ce trait passa pour un acte de mortifi- 
cation et de haute vertu qui faisait cesser 
un scandale. 

Je ne sais si Anselme avait jamais été 
un dévot protestant , mais il persécuta les 
protestans en dévot catholique. Il se fit 
délateur : c'est le métier que prend tout 
renégat qui veut prouver sa sincérité, et 
compléter ses titres à la faveur. 

Avant le retour de mon cousin , beau- 
coup de vexations étaient déjà dirigées 
contre moi. Mes pas étaient suivis , et mes 
actions surveillées. Personne n'entrait dans 
ma maison sans être observé; et cepen- 
dant , trois ou quatre fois , on était venu 
faire d'exactes perquisitions chez moi , sous 
prétexte que je donnais asile à des pas- 
leurs. On effrayait mes ouvriers catholiques, 
on tourmentait mes ouvriers protestans ; 
et combien Louise, M. Dumarsy et ma 
belle-mère avaient à subir d'exhortations 



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104 JACQUES FAtTVEL. 

qu'on essayait ainsi de faire arriver jusqu'à 
moi! 

Depuis le retour de mon cousin , toutes 
ces vexations redoublèrent ; elles devinrent 
intolérables. Bien des gens s'étonnaient que 
je donnasse tant d'exemples de patience, 
quand je pouvais trouver un sort paisible 
cbez les étrangers, qui appelaient les pro- 
testans et leur industrie. Ah ! dès long- 
temps j'aurais fui cette terre ingrate ; mais 
mon cœur se serrait à l'idée de séparer 
Louise de sa famille ; et ma patrie, pour 
être injuste , n'en était pas moins ma 
patrie. 

Un jour on vint me prévenir que j'eusse 
à prendre, sans tarder, toutes les précau- 
tions commandées par la prudence; qu'An- 
selme m'avait dénoncé à l'autorité comme 
un homme disposé à susciter des troubles. 
Je ne pouvais croire à cette infamie. Une 
heure après , je reçus l'ordre de me rendre 
sur-le-champ dans les bureaux de M. de 
Louvois. 

M. et madame Dumarsy étaient à Paris 



au moment ou 



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re m arriva ; très 



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I? PARTIE. — CHAPITRE XXII. io5 
effrayés , ils ne voulurent pas partir avant 
mon retour. 

Je fus introduit près d'un premier com- 
mis. 11 m'annonça qu'il me parlait au nom 
du ministre; et, sans doute pour me le 
prouver, prenant un ton allier, il me 
dit qu'on trouvait fort étrange que j'eusse 
chez moi des conciliabules d'hérétiques. 
Je déclarai qu'en effet des hommes mal- 
heureux s'étaient réunis plusieurs fois 
dans ma maison; j'exposai avec franchise 
ce qui s'était passé dans ces assemblées, 
plus utiles que dangereuses à la tranquil- 
lité de l'État ; et j'ajoutai que , grâce à 
la surveillance dont j'étais entouré , on 
devait savoir que depuis long- temps ces 
réunions avaient cessé. Le commis ne pa- 
rut pas convaincu ; mais s'adoucissant par 
degrés, et m'adressant , toujours au nom 
du ministre , des complimens sur l'im- 
portance de mes travaux , il en vint à me 
dire qu'un homme comme moi ne pouvait 
se dispenser de prouver son obéissance 
aux ordres du roi, de faire un acte de 
fidèle sujet , en un mot d'abjurer. 11 me 



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<»o6 JACQUES FAUVEL. 

cita des exemples qu'il assurait être fort 
honorables; il niellait en avant surtout 
celui d'un homme de ma famille , M. An- 
selme Menai*. Il se plut à me faire valoir 
les avantages, les faveurs, les distinc- 
tions qui m'attendaient, si je voulais con- 
sulter la raison , mes intérêts et mon de- 
voir. Je répondis par un sourire à ses 
cajoleries, et ne lui dissimulai pas que 
les exemples et les considérations d'inté- 
rêt avaient sur moi peu d'empire. Il s'em- 
porta contre ce qu'il appelait l'entêtement 
des protestans. a On est instruit , me 
« dit-il , que des mécontens se rallient 
« autour de vous; votre fortune et votre 
« caractère vous donnent une influence 
« à. laquelle il est urgent de s'opposer. 
« Prenez garde , monsieur; on est las de tant 
« de résistance ; songez , pour votre sûreté', 
« à donner la garantie qui vous est deman- 
6 dée. » Je protestai que mon caractère , 
dont il parlait, m'éloignait autant de trou- 
bler l'Etat que de manquer à l'honneur. 
H insista; je m'animai, et le laissai con- 
vaincu qu'il était plus facile de m'oppri- 



I 



II' PARTIE — CHAPITRE XXII. 10; 
nier que de me séduire ou de minti- 

mider. 

Une scène plus pénible m'allendait. Je 
trouvai Louise , mon beau-père et sa femme, 
dont une longue attente avait redoublé 
l'inquiétude; ils se bâtèrent de m'intcr- 
ro<*er. Au point où en étaient les choses , 
je ne , crus pas devoir leur cacber quel 
avait été l'objet de mon entrelien au 
ministère. M. Dumarsy me causa une vive 
émotion ; il prit ma main , et la serrant 
affectueusement : « Mon cher Fauvel, me 
« dit-il , au nom de l'amitié que je vous 
« ai vouée , de la reconnaissance que je 
« vous dois, de l'amour que vous avez 
« pour ma fille, ne vous exposez pas à 
« des dangers qu'on peut encore délour- 
« ner. Que les crainles et les prières de 

« votre famille — Ah ! lui dis-je en 

« l'interrompant , ne douiez pas de mon 
« cœur ; exigez tous les sacrifices qui sont 
« en mon pouvoir , mais ne me demandez 
« rien contre l'bonneur. » M. Dumarsy 
se tut , leva les mains au ciel , el des 
larmes roulaient dans ses yeux. « Mon 



Il 



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108 JACQUES FAUVEL. 

« fils , dit madame Dumarsy , est-ce vous 
« parler contre l'honneur que de vous de- 
<x mander de faire cesser nos angoisses? 
« Je n'ai plus un instant de repos. Il 
« est évident que vos dangers croissent 
« chaque jour ; vous n'oseriez me dire que 
« mes alarmes sont imaginaires ; vous êtes 
«menacé; demain peut-être on vous 
« arrachera de cette maison. Que devien- 
« drons-nous? à qui demanderons-nous 
« justice? Fauvel , est-ce agir contre Thon- 
ce neur'que de céder à la nécessité? Ce 
« que vous refusez à l'autorité , aux me- 
« naces, accordez-le à vos amis, à leurs 
« supplications. » M. Dumarsy continuait 
de serrer ma main , et attendait ma ré- 
ponse avec anxiété. Je leur peignis mon 
affection dans les termes les plus tendres; 
« Mais, dis- je, vous me parlez de néces- 
(c site ; y en a-t-il jamais à faire une 
« bassesse ? — Quel mot employez-vous , 
« répondit vivement ma belle-mère ? Nous 
« nous sommes interdit toute controverse 
« je ne manquerai point à nos conventions ; 
« mais, soyez -en certain, c'est la vérité 






II" PARTIE. — CHAPITRE XXII. 109 
« qu'on vous presse de reconnaître. Pour- 
« quoi résister ? c'est notre croyance , c'est 
« la croyance de Louise qu'on vous presse 
« d'adopter. — Je respecte cette croyance. 
« Je ne blâme pas ceux qui l'embrassent 
« avec sincérité ; mais on ne me verra 
« pas imiter les fourbes et les lâches qui 
(( ebangent par ambition ou par peur. J'ai 
« besoin de votre estime ; descendez en 
« vous-même ; puis-je, sans la perdre , cé- 
« der à vos instances? Quitterai-je le culte 
« où je suis né , quand il faut du courage 
« pour lui rester fidèle? Croirai-je, parce 
« qu'on m'ordonne de croire ? est-ce au 
« milieu de tant d'borreurs qu^il est pos- 
« sible d'examiner , de juger avec irnpar- 
« tialité ? La vérité même , soutenue par 
« des soldats et des bourreaux, ressem- 
er blerait à l'erreur. La vérité....! la vérité 
« servirait-elle à proscrire les gens de bien? 
« Voyez leur sort : où serait aujourd'hui le 
« vertueux Paul Menars , si le ciel ne lui 
« eût épargné une dernière épreuve ? Ce 
« pasteur octogénaire gémirait dans 1 exil 
« ou dans la captivité Non, ses mânes 



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no JACQUES FAUVEL. 

<( n'auront point à rougir de ma faiblesse. » 
Pendant cette discussion, Louise gardait 
le silence; ses yeux nous suivaient avec 
inquiétude, et, attachés sur la personne 
qui parlait , exprimaient la part qu'elle 
prenait à nos discours , les peines dont elle 
était déchirée. « Eh! que ferez-vous? dit 
« enfin madame Dumarsy. Vous serez donc 
« obligé' de fuir ? — Dieu réglera mon 
« sort, répondis-je ; mais je n'abjurerai 
« pas. » Monsieur et madame Dumarsy 
nous quittèrent bien tristement. Je craignais 
que ma belle-mère ne fût irritée contre 
moi ; elle m'embrassa et sortit en murmu- 
rant contre les fanatiques , qui poussaient 
l'autorité à des mesures aussi désastreuses, 
a Fauvel , me dit Louise dès que nous 
« fûmes seuls , je n'ai point de conseil 
« à te donner ; je n'ai qu'une volonté à 
« t'ex primer. Rien ne peut nous désunir; 
« si tu pars , je suis prête à te suivre. » 
Avec quel transport je la serrai contre mon 
cœur! « Maintenant, ajouta- 1- elle d'un 
« ton plein de calme , tu peux me dire 
« saus crainte quelle est la résolution. 






II' PARTIE. — CHAPITRE XXII. m 
u — Ma chère , répondis-je , il faut partir. 
« J'ai long-temps réfléchi, hésite'; j'aurais 
« voulu t'e'pargner une séparation doulou- 
« reuse ; mais les événemens nous pressent : 
« ton père , ta mère et toi vous seriez 
« cent fois plus malheureux si je restais. 
a Mon entretien avec ce premier commis 
« me prouve qu'on veut tirer parti de 
« moi , soit en publiant ma faiblesse , soit 
« en punissant ma résistance. J'ai dédai- 
k gné Anselme quand il n'avait que ses 
« propres armes ; il tourne contre moi 
« celles de l'autorité , et je vois combien 
« un petit ennemi est dangereux dans les 
« temps où la proscription plane sur une 
u classe nombreuse. Pense à l'enfant que 
« tu vas me donner ; quelle serait son 
« existence sur celte terre , où partout 
« on le repousserait comme le fds d'un 
« proscrit? Ce n'est pas moi qui veux fuir ; 
« on me bannit, on me chasse. Ah ! grâce 
« au ciel , je puis payer noblement l'hos- 
« pitalné que les étrangers m'accorderont; 
« mon industrie, ma probité me suffiront 
« dans l'exil Mais toi, Louise, quelles 



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112 JACQUES FAUVEL. 

u fatigues , quels dangers t'attendent ! Toi, 

(f que j'ai promis de rendre heureuse , faut- 

« il donc que je le condamne au malheur ! 

« — Ne songe qu'à ta sûreté , ne songe 

« qu'à notre enfant. Je serai bien partout 

« où je ne craindrai ni pour toi ni pour 

« lui. — Ah ! m'écriai- je en la serrant de 

« nouveau dans mes bras , qu'aurais- je à 

« redouter? il me reste Louise et mon 

« courage. » 



IP PARTIE. — CHAPI1RE XXIII. „3 



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CHAPITRE XXIII. 



Départ. 



L'Angleterre, la Hollande, la Suisse, 
une partie de l'Allemagne semblaient se 
disputer l'honneur d'offrir un asile aux pro- 
tesians français. Parmi les souverains qui 
s'empressaient d'accueillir , et même de re- 
chercher ces utiles exiles, le grand électeur 
de Brandebourg se montrait le plus géné- 
reux, par conséquent le plus habile. Ses 
délégués venaient presque à nos frontières 
attendre les fugitifs pour protéger leur 
marche vers ses Etats, où ses soins vigilans 
avaient préparé des ressources à tous les 

5* 



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, ,4 JACQUES FALVEL. 

genres d'industrie. Je ne balançai pas à 

choisir ce refuge. 

Deux hommes, deux amis me parurent 
nécessaires, l'un pour veiller sur les intérêts 
que je laisserais en France , l'autre pour 
m'aider à former chez l'étranger une nou- 
velle manufacture. J'avais ces deux amis : 
c'était Duclos, c'était Roland. 

Je ne devais pas perdre un moment pour 
m'entendre avec eux. Je me rendis chez 
Duclos, qui depuis peu de jours était à 
Paris, a Ah ! mon cher Fauvel, me dil-il 
« dès qu'il m'aperçut, j'allais chez toi. Après- 
ce demain je pars , et vais m' embarquer à 
« La Rochelle. Je voulais attendre que le 
« gouvernement fît une nouvelle expédi- 
« tion ; mais on aime mieux persécuter les 
« huguenots que de s'occuper du progrès 
« des sciences. Je passe au Brésil sur un 
« vaisseau marchand. — Tu pars, » lui dis- 
je, étonné, déconcerté de cette nouvelle 
imprévue , « et moi aussi , mon cher Duclos , 
« je pars. » Je lui confiai les motifs qui me 
décidaient ; mais je me gardai de lui dire 
que j'avais pensé à lui demander un service. 



Il* PARTIE. — CHAPITRE XXIII. i ,5 
C'eût été abuser de son dévouement ; car, 
je n'en doute pas , il fût resté pour moi. 
Combien Ducloss'atlendritsurma situation, 
sur la dislance qu'allait mettre entre nous 
ce double départ ! Je le regardai long- 
temps ; j'éprouvais un serrement de cœur 
presque égal à celui dont je fus saisi, lors- 
que, deux jours après, en lui disant adieu , 
je pensai que, selon toutes les probabilités , 
j'embrassais mon ami pour la dernière fois. 
Je trouvai Roland qui arrosait des fleurs 
dans un coin de jardin qu'il aimait à cul- 
tiver. Je lui racontai mes projets, les me- 
sures que j'avais déjà prises; puis j'ajoutai : 
« J'ai compté sur vous, mon vieil ami. 
« Je vous dois ces ateliers qui m'ont en- 
ce nchi : cb bien ! vous ferez pour moi dans 
« le Brandebourg ce que vous avez fait en 
« France. Ma Louise et mon enfant vous 
« devront de conserver leur fortune. » 
Roland m'écoutait d'un air triste, soucieux. 
« Vous avez la bonté, me dit-il, de penser 
« que j'ai contribué à votre opulence; cela 
« est possible. Ce qui est certain , c'est que 
« je vous dois le bien-être dont je jouis et 



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rr 6 JACQUES FAUVEL. 

« le pain qui m'est assuré pour mes vieux 
« jours... 11 me sérail bien pénible de con- 
« trader vos vues... Mais j'ai cinquanle- 
« neuf ans ; voilà les infirmités qui s'appro- 
« client : croyez -vous que je vous sois 
t( nécessaire? Je suis protestant comme 
« vous ; mais je ne cours pas de danger; 
« on ne fera pas attention à moi. Il me reste 
« dans le Limousin une vieille tante et une 
« jeune nièce. Franchement, je comptais 
« vous demander dans quelque temps la 
« permission de me retirer auprès d'elles, 
et — Roland , lui dis-je , vous êtes libre ; » 
et je lui tendis la main avec amitié. Il resta 
un moment interdit; des larmes lui échap- 
pèrent : « Ah! mon Dieu ! reprit-il , n'est-il 
« pas bien affreux à moi de vous refuser ; 
u et précisément parce que je dois à vos 
« bienfaits de pouvoir me passer de vous ? 
« Quelle faiblesse de ma part! Ne m'en 
«. veuillez pas, je vous en prie ; me voilà 
« prêt à vous suivre. » A ces mots, je fus 
aussi touché que d'abord j'avais été con- 
trarié. «Non, mon ami, non, mon cher 
« Roland, lui dis-je en l'embrassant, yous ne 






II e PARTIE. — CHAPITRE XXIII. n 7 
« vous dévouerez pas une seconde fois pour 
« moi. Non, ce n'est point une faiblesse de 
a voire part ; je conçois vos motifs , je les 
« approuve. Notre séparation sera cruelle 
« pour tous deux; mais vous resterez. » 
Le bon Roland voulait à toutes forces re- 
venir sur sa première réponse ; un combat 
d'amitié bien sincère s'établit entre nous : il 
fut obligé de céder. 

Ainsi, je m'étais flatté que Duclos res- 
terait , et il partait ; je m'étais flatté que 
j'emmènerais Roland , et moi-même je le 
forçais à rester. 

Privé des deux appuis sur lesquels j'avais 
compté , je ne poursuivis pas moins l'exé- 
cution de mes projets. Une grande pro- 
spérité ayant suivi mes embarras pécu- 
niaires, mes dettes se trouvaient payées 
avant la révocation de l'édit de Nantes ; et 
depuis, calculant que peut-être serais-je 
obligé de quitter la France, je m'étais at- 
tacbé bien moins à continuer les affaires 
qu'à rassembler mes capitaux. J'avais pour 
premier commis un jeune homme plein 
d'intelligence et de loyauté, fils d'un ricbe 



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118 JACQUES FAUVEL. 

cultivateur de la Beauce. Je lui cédai ma 
manufacture, en prenant toutes les précau- 
tions que je jugeai propres à garantir ses 
intérêts dans le cas où d'odieuses confis- 
cations seraient exercées après mon départ. 
Roland me donna des instructions, des 
dessins à l'aide desquels je pouvais diriger 
mes ouvriers ; j'emportais la plus grande 
partie de ma fortune, et j'étais en mesure 
de recommencer mes travaux. 

Il fallait cacher avec soin mon départ. 
J'annonçai la résolution de me retirer à la 
campagne ; je vis plusieurs notaires , et je 
paraissais fort occupé d'acquérir une pro- 
priété. Je fus servi dans les bruits que je 
cherchais à répandre par l'espionnage même 
dont j'étais entouré. L'homme qui sait 
qu'on l'observe peut mettre facilement en 
défaut les observateurs : il lui suffit d'attirer 
leur attention sur des démarches insigni- 
fiantes pour la détourner de celles qu'il veut 
tenir secrètes. Je m'étais quelquefois de- 
mandé de quelle utilité pouvait être Blaveau ; 
je reconnus que les gens de cette espèce 
sont merveilleux pour faire circuler des 



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1P PARTIE. — CHAPITRE XXIII. 1 19 
nouvelles. Je lui dis que je venais d'acheter 
un domaine fort agréable , bien isolé , au- 
delà d'Orléans : le soir même, vingt per- 
sonnes me complimentèrent sur mon acqui- 
sition. 

Mes préparatifs étaient achevés ; mais de 
quel poids je me sentais oppressé! Louise... 
Louise, si aimante , si exaltée dans toutes ses 
affections... , obligée de se séparer de ses pa- 
reils...! de ses parens dont elle est idolâtrée , 
et qui semblent presque aussi nécessaires 

que moi à son existence ! Courageuse, 

dévouée, elle s'efforçait de montrer un visage 
serein; mais quelle devait être sa douleur! 
Louise m'avait témoigné le désir d'annoncer 
elle-même à son père et à sa mère notre 
prochain départ. Elle alla seule à Saint- 
Mandé, et revint avec sa mère qui se dé- 
solait. L'idée d'une affreuse séparation , 
l'incertitude de notre sort sur une terre 
étrangère, jetaient dans le désespoir ma- 
dame Dumarsy; et cependant elle se voyait 
forcée de reconnaître la nécessité où j'étais 
de quitter la France. Sans me faire de re- 
proches , sans essayer de changer ma réso- 



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120 JACQUES FAUVEL. 

lulion , elle me demanda de consentir à ce 
que sa fille passât deux jours auprès 
d'elle. Ah ! qu'il m'était pénible de ne pou- 
voir faire davantage pour adoucir ses souf- 
frances ! Ma femme repartit. A son retour, 
je courus vers elle très ému : « Mon amie, 
« m'écriai-je , quel sacrifice te coule notre 
« amour...! — Paix, » me dit - elle en 
posant sa main sur ma bouche , et les yeux 
rayonnans de bonheur, « il n'y a point de 
« sacrifice. Tout est décidé; ils partent 
« avec nous. » Dans ma surprise , dans 
mon trouble , j'avais peine à la croire... Ces 
cœurs si bons s'étaient facilement entendus. 
Louise, en tremblant, avait hasardé de dire 
qu'il y aurait encore un moyen de ne point 
se séparer. Sa mère avait compris , saisi avec 
transport son idée; et, pleine d'espérance et 
de crainte, s'était empressée de rappeler 
à M. Dumarsy qu'on lui avait ordonné la 
campagne et les voyages. L'excellent père 
n'avait pas long- temps hésité. Touché des 
larmes de sa fille, excité par ses propres 
désirs, il trouvait lui-même des réponses aux 
objections qu'il mettait en avant. « O ma 



11 e PARTIE. — CHAPITRE XXIII. 121 
Louise ! combien je te rendis grâce ! De 
quel tourment tu délivrais mon âme ! je ne 
t'enlevais plus aux objets de les affections. 

Il fut convenu que ma femme et moi , 
étant obligés de voyager secrètement , nous 
partirions les premiers ; que nous atten- 
drions à Bruxelles monsieur et madame 
Dumarsy , qui viendraient nous rejoindre 
après avoir arrangé leurs affaires d'intérêt: 
On pouvait s J en rapporter à madame Du- 
marsy pour bâter ce moment. Heureuse de 
ne point abandonner sa fille , et se livrant 
toujours avec ardeur à ses projets, elle était 
impatiente de voir l'Allemagne, et semblait 
faire les apprêts d'un voyage d'agrément. 

Je pris mes dernières précautions pour 
quitter Paris, le z5 avril 1686, à onze 
heures du soir. Avec quelle lenteur s'écoula 
cette journée! De quelle émotion j'étais 
agité ! Non, l'amour de la patrie n'est point 
une vertu inventée par les hommes. C'est un 
sentiment naturel qui nous attache aux 
lieux où nous sommes nés, où nous avons 
reçu les premiers soins, et joui des premières 
amitiés ; sentiment impérieux et doux qu'où 
III. 6 



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I2 2 JACQUES FAUYEL. 

se plaît à nourrir , même quand l'injustice ,' 
quand les persécutions conspirent à l'étein- 
dre. Le soir approchait; je voulus sortir 
quelques momens ; je sortis seul. J'éprou- 
vais le besoin de regarder, de contempler 
ces édifices, ces monumens, cette popula- 
tion immense que je ne devais plus revoir. 
Je marchais au hasard; je parcourais les 
rues de celte grande cité , où j'avais long- 
temps vécu en homme utile, en homme 
d'honneur , et dont j'étais banni. Je ressen- 
tais surtout une profonde impression de 
tristesse à l'aspect de ces temples chrétiens 
où l'on ne devrait entendre que des paroles 
de paix, et d'où sont partis tant de fois des 
cris d'anathème. 

Mon âme cédait aux réflexions doulou- 
reuses qui venaient l'assaillir. Tout à coup , 
rappelant ma force et ma raison : « Ne 
« plions point sous l'adversité , me dis-je. 
a Mes compatriotes me repoussent ; mais 
tt partout où il y a des hommes , n'ai- je pas 
<c des frères? Je puis encore rendre ma 
m vie honorable, heureuse, en payant ma 
a dette à la société dans la nouvelle patrie 



I 






1 'PARTIE. — CHAPITRE XXllI. i?3 
« qu'on me force à choisir. Maintenant ne 
« songeons qu'à donner à Louise l'exemple 
« du courage. » 

Je rentrai ; Louise m'attendait avec in- 
quiétude. Nous allâmes joindre notre voi- 
ture dans une rue détournée : il était essen- 
tiel de faire perdre ma trace ; et , pour aller 
en Flandre , je pris la roule d'Orléans, 



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124 



JACQUES FAUYEL. 



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CHAPITRE XXIV. 



Rencontre de divers personnages. 



V 



A dix lieues de Paris , je changeai de 
route. Lorsqu'un prolestant voulait sortir 
de Fiance , il ne lui était pas difficile , 
pourvu qu'il cachât bien son projet et sa 
religion , d'arriver à cinq ou six Jieues des 
frontières. Mais ensuite que de difficultés, 
que de peines , que de dangers pour 
tromper la surveillance ! que de ruses 
imaginées pour échapper aux troupes qui 
gardaient les routes et les passages! Le 
moyen le plus sûr était d'avoir un guide, 
et de prendre les chemins de traverse; 



Ip PARTIE. — CHAPITRE XXIV- ia5 
mais il fallait connaître près de la frontière 
une personne à qui l'on pût livrer son 
secret. Je m'étais procuré une lettre de 
recommandation pour un protestant nom- 
mé M. Ballenet. C'était un petit propric- 
Uiire cmi habitait uu village à deux lieues 
au-delà de Canibray , et qui avait déjà 
favorisé la sortie de plusieurs fugitifs. 

Les querelles de religion remuaient tous 
les esprits; chacun se mêlait de contro- 
verse. Nous ne pouvions entrer clans une 
auberge sans entendre des conversations 
de gens qui s'érigeaient en théologiens ; 
et Dieu sait combien il était rare de ren- 
contrer des hommes modérés ! Prenant tous 
les moyens de cacher notre fuite, je vendis 
ma voilure , nous changeâmes plusieurs 
fois de manière de voyager; et le troi- 
sième jour après notre départ, nous arri- 
vâmes sans accident chez, M. Ballenet à la 
nuit tombante. 

Nous fûmes assez heureux pour le trou- 
ver chez lui. Il s'avança vers nous avec 
civilité ; et , portant des regards indécis 
tantôt sur moi, tantôt sur ma femme, il 



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126 JACQUES FAUVEL. 

me demanda ce que je désirais : je lui 

présentai ma lettre de recommandation. 

M. Ballenet mit à lire la lettre un temps 
si long , qu'il me fut impossible de douter 
fie l'embarras que lui causait notre visite. 
Je craignais qu'il ne songeât à nous refuser 
son secours ; mais enfin , terminant sa 
lecture , il nous dit des choses fort polies , 
non sans un peu d'alréralion dans la voix. 
11 engagea ma femme à se reposer avant 
souper, et nous conduisit lui-même à la 
chambre qu'il nous destinait. Son embarras 
m'inquiétait , sa politesse me rassurait. Tou- 
jours troublé , il n'en fut pas moins aux 
petits soins. Après s'être assuré que rien 
ne manquait à madame , il se retira discrè- 
tement , et je le suivis dans son salon. 

Nous étions seuls ; il commença par 
fermer soigneusement la porte , puis re- 
doublant de civilité : « 11 y a des choses , 
« me dit-il , dont je n'aurais pas voulu 
v parler devant madame , dans la crainte 
« de l'effrayer. D'abord , monsieur , je vous 
« supplie , tant que j'aurai l'avantage de 
« vous posséder chez moi , de ne laisser 



Il' PARTIE. — CHAPITRE XXIV. 127 
« échapper aucun mot qui puisse faire 
« concevoir le plus léger soupçon que vous 
« êtes protestant ; car je ne suis entouré 
« que d'espions. On nous a ordonné , 
« comme vous savez , de prendre des do- 
ce mestiques de la religion romaine : le mien 
« est un homme très doux , très pieux et 
« sans méchanceté ; mais on ne saurait 
« avoir trop de précautions; je ne me 
« fierais pas à mon frère, voyez-vous.... » 
Involontairement , je fis la réflexion que 
moi, j'étais obligé de me fier à un inconnu. 
Je lui témoignai à quel point je serais 
désolé de l'exposer. Il me pria de parler 
à voix basse , et me donnant si bien 
l'exemple que je l'entendais à peine : « Vous 
« sentez , ajouta-t-il , combien il est es- 
te sentiel que je ne sois pas compromis. 
« L'intérêt de la cause générale l'exige ; 
« car je sers la cause , et l'on me doit 
« la justice de reconnaître que je m'en 

« fais un devoir.... un honneur et un 

ce plaisir. » En prononçant ce mot de 
plaisir, il souriait de l'air le plus malheu- 
reux. M. Ballenet était un galant homme, 



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128 JACQUES F AU V EL. 

timide comme beaucoup d'autres , inca- 
pable de refuser d'obliger , mais qui aurait 
bien voulu qu'on ne lui demandât pas de 
services. 

« Que je suis donc fâché , continua-t-il , 
« que vous ne soyez pas parti quatre Ou 
« cinq mois plus tôt ! les temps étaient déjà 
« fort mauvais ; ils le sont devenus bien 
o davantage. Les paysans refusent, même 
« pour beaucoup d'argent, de servir de 
« guides. Il y en a qui ont trahi les gens 
« qu'ils s'étaient chargés de conduire. Je 
« ne compterais plus que sur un seul 
« homme, et il est absent ! C'est un ouvrier 
k qui va et vient dans le pays , un ma- 
rc çon nommé Huleau ; c'est un homme 
« hardi, entêté, ardent pour notre reli- 
« gion , et , malgré son zèle , se faisant 
« payer fort cher, et d'avance. Demain ma- 
« tin , au point du jour , j'irai savoir de sa 
« femme quand il revient. » Je lui expri- 
mai ma reconnaissance, et lui demandai 
si lui-même n'avait jamais été inquiété 
pour sa religion. « Chut ! » me dit-il ; et 
après avoir regardé autour de lui , comme 



II e PARTIE. — CHAPITRE XXIV. 129 
si les murs avaient pu l'entendre, il me 
glissa dans l'oreille : « J'ai abjuré. — Com- 
« ment, vous avez abjuré! —De bouche 
« seulement , non de cœur , comme vous 
(( pensez bien. Oh ! je suis ferme dans ma 
« croyance. J'arrange tout doucement mes 
u petites affaires ; dès qu'elles seront ter- 
ce minées, je sortirai de France, et je re- 
« prendrai publiquement , sans la moindre 
« crainte, l'exercice de la religion pour 
« laquelle rien ne peut altérer ma fidélité. 
« Mais de grâce, mon cher monsieur, ache- 
« vons de nous concerter avec prudence. 
« Il faut donner un motif à votre arrivée 
« et à votre séjour chez moi. Je ne puis 
« dire que vous êtes mon parent ; j'ai déjà 
« eu trois ou quatre cousins , un oncle et 
a deux nièces qui sont venus me rendre 
« visite. » Puis , en baissant encore plus 
la voix : « C'étaient des frères , des pro- 
« testans que je faisais passer pour mes 
« païens ; et l'on est déjà surpris dans le 
« village que ma famille soit si nombreuse. 
« — Eh bien ! je serai un commerçant de 
(( Douai , ami d'un de vos amis. — De 



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i3o JACQUES FAUVEL. 

(( M. Laroche. Retenez bien ce nom-là , 
« parce qu'en effet il y a à Douai un 
« M. Laroche dont je parle souvent. Coin- 
ce ment vous appellerez- vous ? car il est 
« important de déguiser votre nom. — 
(( Eh ! mais , si vous voulez , nommez - 
« moi.... Duclos, — Bon! Que Dieu nous 
« soit en aide! et peut-être nous en tire- 
« rons-nous. » Il entra dans une multi- 
tude de détails , et me fit beaucoup de 
recommandations minutieuses qu'il me pria 
de répéter exactement à ma femme. Pen- 
dant le souper , devant son domestique , 
il affecta de me nommer M. Duclos , de 
me demander des nouvelles de son ami 
Laroche , de madame Laroche et de leurs 
en fans. Il me mit plusieurs fois dans l'em- 
barras ; il se trompa, il y eut des quipro- 
quos que nous prîmes peine à réparer, 
mais auxquels le domestique ne fit au- 
cune attention. J'admirais comment M. Bal- 
lenet, si faible, si craintif, se trouvait en- 
traîné par les circonstances , et par la bonté 
de son cœur, à s'exposer pour servir des 
proscrits dans leur fuite. 



IMPARTIE. — CHAPITRE XXIV. i3i 
Le lendemain à neuf heures , Louise re- 
posait encore ; je descendis près de M. Bal- 
lenet. A peine étions-nous ensemble , que 
nous entendîmes frapper violemment a la 
porte. Il pâlit, regarde à la fenêtre : « O ciel ! 
« dit-il , c'est madame Florent et son mari ! 
« Par quel hasard...? il y a deux ans que je 
« ne les ai vus. Prenez bien garde ; cetie 
« femme est la plus grande fanatique du 
« canton. Ne vous effrayez pas cependant, 
« ce n'est peut-être qu'une visite : mais bon 
« Dieu ! quel moment ils choisissent ! » 

Madame Florent entra : elle était grande 
et maigre , elle avait un air mâle , des 
manières brusques , une de ces parures qui 
sont ridicules à la ville et à la campagne. 
« Ah! mon cher voisin, » s'écria-t-elle en 
étendant les bras vers mon hôte qui s'in- 
clinait avec respect ; et elle fit résonner sur 
chacune de ses joues un baiser qu'il reçut en 
tremblant : « Nous sommes réconciliés pour 
« la vie! » Soudain, prenant le ton grave 
d'un magistrat qui admoneste un délinquant : 
« M. Ballenet, continua-t-elle , lorsqu'il y a 
« deux ans vous vîntes vous établir dans 



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,32 JACQUES FAUVEL. 

« ce village à une lieue de chez moi, je 
« m'empressai de vous recevoir dans ma 
« maison. Vous êtes un homme aimable, 
« un homme d'un esprit vif, enjoué ; votre 
« société me plaisait , votre conversation 
« me charmait; mais quand j'appris que 
« vous étiez un protestant, toute commu- 
te nicalion fut aussitôt rompue entre nous. 
« Conserver des relations avec un homme 
« infecté du poison de l'hérésie, c'est 
ce caresser le basilic, c'est sommeiller avec 
<( la vipère. Vous avez abjuré, mon cher 
ce et bon voisin ! je ne l'ai su qu'hier soir : 
« j'ai fait lever de bonne heure M. Flo- 
cc rent; nous devons dîner chez le curé 
« de Saint-Avit , et je me détourne d'une 
« lieue pour vous exprimer le ravissement 
ce où me plonge votre conversion. M. Flo- 
« rent, faites votre compliment à M. Bal- 
ce Ienet. — C'est de tout mon cœur , ' » 
dit M. Florent que j'avais à peine remar- 
qué , car il se tenait humblement derrière 
sa femme. Ballenet répondit avec un mé- 
lange de crainte et de politesse qui lui 
donnait un air de componction. Il pro- 



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II e PARTIE. — CHAPITRE XXIV. i33 
testait de son zèle, et assurait qu'il mar- 
chait d'un pied ferme dans la voie nouvelle 
qui lui était ouverte. « Non , reprit vive- 
« ment madame Florent, non, vous ne 
marchez pas d'un pied ferme; vous ne 
« pouvez pas marcher d'un pied ferme. 
u Prenez garde de vous comparer à nous 
« autres qui , dès le berceau , avons sucé 
« le lait de vérité. N'oubliez pas la dis- 
« lance qui nous sépare ; vous n'êtes qu'un 
ce néophyte. Vous avez besoin d'appui, je 
« vous en servirai ; je parlerai au curé 
« de Saint- Avit; il viendra vous voir, il 
<( enverra son vicaire , il amènera plusieurs 
« de ses confrères : nous ne vous abandon- 
« nerons pas , nous ne vous quitterons pas. 
« Votre conversion me transporte comme 
a si je l'eusse opérée moi-même , et je me 
« fais un point d'honneur de l'achever. » 
Ici, elle voulut bien me regarder et me 
saluer. Ballenet se hâta de lui débiter sur 
mon compte la petite fahle que nous 
avions arrangée. « Eh bien ! monsieur , me 
« dit- elle, que fait-on des protestans à 
« Douai? a-t-on de l'activité? prend-on 



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»S4 JACQUES FAUVEL. 

« les seuls moyens qui puissent faire rentrer 
« ces mécréans en eux-mêmes ? — Madame, 
« lui dis- je, quelques personnes pour- 
ra suivent les protestans avec rigueur ; 
(( d'autres pensent que la religion n'ad- 
« met que les moyens de persuasion. — 
« Ah ! la persuasion ! voilà le mot d'un 
« esprit fort. » J'assurai que je n'étais 
pas un esprit fort , de manière à calmer 
les alarmes toujours croissantes de mon 
hôte. « Tant mieux pour vous, monsieur, 
« dit madame Florent. J'ai des nouvelles 
« de Paris ; tout s'y passe à merveille. Il 
« n'y a plus de protestans; tous abjurent, 
« excepté quelques obstinés qui veulent 
« fuir , mais qu'on arrête. Ce n'est pas 
« que je me fie à toutes ces conversions ; 
a il y en a plus d'une qui n'est pas sin- 
« cère ; mais c'est égal , elles sont d'un 
« bon exemple. » 

Louise parut; mais la conversation ne 
changea d'objet que pour un moment. 
Madame Florent trouva bientôt le moyen 
d'interroger ma femme sur ses opinions 
religieuses. Louise répondit d'un ton si 



IMPARTIE. — CHAPITRE XXIV. 1 35 
simple , si vrai , si pénétré , que ma- 
dame Florent, qui d'abord s'irritait de sa 
douceur , sembla goûter quelque plaisir à 
l'entendre. Louise encbanla Ballenet, qu'elle 
rassurait complètement, et moi, qu'elle 
rendait fier de lui voir obtenir une espèce 
de triomphe. 

Nous descendîmes au jardin. Les deux 
dames se promenaient ensemble ; M. Flo- 
rent ralentit le pas, et, lorsqu'elles furent 
assez éloignées pour ne pas l'entendre : 
« Excusez l'emportement de ma femme, 
a nous dit-il; mais voilà comme elle est, 
« elle va toujours trop loin. Nous autres 
« hommes , nous voyons mieux les choses." 
« Au surplus , je vous ai exprimé mes 
« sentimens, mon cher Ballenet, en vous 
« faisant mes félicitations sur le parti que 
« vous avez pris. — N'est-ce pas que j'ai 
a bien fait? dit Ballenet. — Très bien, 
« reprit Florent. Je ne me mêle pas de 
« tout cela , moi ; mais il n'y avait pas à 
« hésiter pour un homme sensé, parce 
« qu'avant tout il faut être tranquille. 
«. Bien dupes sont ceux qui s'exposent 



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i36 JACQUES FAUVEL. 

« pour telle ou telle opinion. Je ne blâ- 
« mais pas l'edit de Nantes , je ne blâme 
« pas l'édit qui le révoque. Ma façon de 
« penser, c'est que ceux qui sont à la 
« tête des affaires savent mieux que nous 
« ce qui nous convient. Du moment que 
« l'autorité a parlé , il faut se soumettre. 
« Moi, j'obéis par goût autant que par 
« devoir et par nécessité. Certainement 
« je suis très ben catholique : eh bien ! 
« s'il survenait un édit qui nous ordonnât 
« à tous tant que nous sommes de nous 

« faire protestans moi, j'aime l'obéis- 

« sance. Faisons nos récoltes, dépensons 
« nos revenus ; le reste ne nous regarde 
« pas. Ce que je dis là n'est-il pas raison- 
« nable ? ■ — Fort raisonnable , dit Ballenet, 
« on ne peut pas plus raisonnable. » Je 
voulais, sans renouveler ses terreurs , mon- 
trer combien me répugnait une indiffé- 
rence d'opinion plus vile et peut-être aussi 
dangereuse que le fanatisme, lorsque ma- 
dame Florent , se retournant , donna par un 
geste le signal du départ à son mari. 
A l'empressement avec lequel il courut 




II' PARTIE. — CHAPITRE XXIV. i3 7 
transmettre les ordres de sa femme à son 
cocher , je vis combien il savait mettre 
en pratique sa théorie de l'obéissance. 

Madame Florent me fit une révérence 
très sèche , en fit une très affectueuse à 
Louise, embrassa de nouveau Ballenet, et 
partit en l'assurant qu'elle allait le recom- 
mander au curé de Saint-Avit. 

« Ah! respirons, dit mon hôte. Quelle 
« méchante femme. . . ! quel pauvre homme. . . ! 
ce Ces gens-là m'ont indigné. Si je ne 
« m'étais retenu... » Il me prit à part : 
t( Vous n'avez pas un moment à perdre 
« pour vous mettre en sûreté , me dit-il. 
« Celte femme va dès demain m'envoyer son 
» curé, son vicaire, et bien d'autres! elle 
ce me les enverra , soyez-en sûr ; occupons- ' 
« nous donc de votre fuite. » Il s'était 
rendu de très bonne heure chez l'iiomme 
sur lequel il comptait pour nous servir 
de guide. La femme de Huleau attendait 
le soir même son mari; elle était convenue 
que , moyennant une somme assez forte , 
il nous conduirait. On ne pouvait passer en 
voilure par les chemins de traverse ; Louise 

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,38 JACQUES FAUVEL. 

ne pouvait aller à pied ; Ballenet s-'était 
procuré pour elle un cheval que le guide 
devait nous amener. Enfin, la prudence ne 
permettant pas que ma femme voyageât de 
nuit , mon hôte pensa qu'au lieu de partir 
au point du jour , il valait mieux attendre 
que la matinée fût avancée , et sortir de 
chez lui comme des gens qui vont faire 
une visite , ou dîner dans le voisinage. 
C'était vraiment un très bon homme que 
M. Ballenet ; il prenait beaucoup de peine 
pour obliger, beaucoup de peine pour 
n'être pas compromis; il éprouvait de 
grandes tribulations, et cependant il rendait 
service : ne lui devait-on pas plus de recon- 
naissance que s'il eût été courageux ? 

Quelles furent ses transes pendant le reste 
de la journée ! il tremblait que notre guide 
n'arrivât pas. Vers neuf heures du soir , il 
entendit un signal : « C'est Huleau, » nous 
dit-il tout joyeux. Il ouvrit une fenêtre 
qui donnait sur une petite ruelle , et jeta 
un paquet contenant le peu d'effets dont 
nous avions besoin. Il se chargeait de faire 
parvenir nos malles à Bruxelles. « Voilà 



IP PARTIE. — CHAPITRE XXIV. i3g 
t< qui ya fori bien, » dit-il en continuant de 

trembler » Pourvu que la journée de 

« demain n'amène pas de catastrophe...! » 
Je passai la nuit assez tranquillement; 
j'aurais voulu de grand cœur que notre 
hôte dormît aussi bien que moi. 



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JACQUES F AUTEL, 



ivmuwvv*'\iAiv»vvtiv>\\'.vv\i.wiv\\n.vvnvwv»'vvi\»\i;\,vvvvv'«.viiuvv4v 



CHAPITRE XXV. 



Personnages nouveaux. Voyage à la 
frontière. 



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Le lendemain matin, pour suivre les con- 
seils de M. Ballenet , Louise mit un peu 
d'élégance dans sa parure; je quittai mon 
habit de voyage , en sorte que , loin de 
ressembler à de pauvres fugitifs qui vont 
courir des dangers , nous avions l'air de 
personnes qui se disposent à une agréable 
partie de campagne. 

Après le déjeuner, nous sortîmes par une 
petite porte du jardin. Il était dix heures, 
nous avions cinq lieues à faire ; par consé- 
quent il restait bien plus de temps qu'il 



II' PARTIE. — CHAPITRE XXV. i^i 

n'en fallait, pour passer la frontière avant la 
nuit : M. Ballenet nous accompagnait. Après 
avoir fait une centaine de pas , il m'indiqua 
une colline derrière laquelle Huleau nous 
attendait, et il nous souhaita un bon voyage. 
Nous n'abrégeâmes nos vifs remercîmens 
que pour ne pas contrarier son empresse- 
ment à s'éloigner. Il regarda s'il ne pou- 
vait être aperçu de personne, et nous em- 
brassa : il reprit la route de son village , 
nous suivîmes un sentier qui nous conduisit 
vers notre guide. 

Huleau était un homme de haute taille ; 
il avait le teint enluminé , la voix forte ; il 
portail sur le dos une hotte au fond de 
laquelle étaient nos effets et quelques pro- 
visions que M. Ballenet avait eu la bonté d'y 
joindre. Il tenait par la bride un cheval sur 
lequel ma femme monta lestement. La tran- 
quillité de Louise, je dirais presque son en- 
jouement , me charmait. Huleau nous avait 
saluésà notre approche, et nous avait promis 
du dévouement ; nous nous mîmes en 
route. 

Notre guide aimait à parler , et aurait pu 



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142 JACQUES FAUVEL. 

mieux choisir le sujet de ses discours. Il 
nous entretenait des dangers que couraient 
les proiestans, des persécutions dirigées de 
toutes parts contre eux. Il nous dit qu'il 
fallait avoir sa hardiesse et le zèle que la 
religion lui donnait pour oser nous conduire. 
Ce n'était plus, à l'entendre, que par un 
prodige qu'on parvenait à passer la frontière, 
tant elle était couverte de troupes. Il savait 
toutes les histoires de pro'lestans arrêtés 
dans leur fuite. La veille encore, disait-il , 
une pauvre dame qui allait rejoindre son 
mari en pays étranger avait été saisie avec 
ses deux enfans et jetée dans les prisons : il 
l'avait vue. Je craignais la fâcheuse impres- 
sion que de telles anecdotes pouvaient pro- 
duire sur Louise; j'essayais d'interrompre 
cet homme , je lui demandais les noms des 
villages , des bois , des montagnes ; il répon- 
dait laconiquement, et reprenait ses récits. 
Je voulus enfin lui imposer silence. « Com- 
« ment , s'écria-l-il , cela vous fait peur? 
« Ne vous inquiétez donc pas ; tout ce qui 
« se passe a été prédit. Ces complots de 
« Satan finiront par le triomphe de notre 



II e PARTIE. — CHAPITRE XXV. 143 
« religion. Nous sommes bien heureux que 
« Dieu nous ait choisis pour avancer ce 
« triomphe par nos souffrances. Si l'on nous 
« per-écut ■, tant mieux. Nos persécuteurs 
« seront punis; et vivent à jamais les fidèles 
« qu'on torture pour la bonne cause ! vive 
« à jamais la sainte église réformée! » 

Depuis une heure nous marchions, et 
depuis une heure Huleau marchait et par- 
lait , quand nous aperçûmes à trois cents 
pas sur notre droite Tin assez gros village. 
« Ah! dit notre conducteur, il faut que je 
« vous quitte un instant. C'est là que de- 
ce meure mon ami Charvard ; c'est un 
« homme, celui-là! II n'est qu'ouvrier maçon 
« comme moi , mais il était fait pour être 
« pasteur. Il faut l'entendre ! je ne le vois ja- 
« mais sans qu'il ne me corrobore dans la foi. 
« J auraisàmereprocherdepassersiprèssans 
« lui dire bonjour; c'est l'affaire de dix minu- 
« tes, d'un quart d'heure au plus : attendez- 
« moi sous ces arbres que vous voyez à une 
« portée de fusil. » Je voulais le retenir; 
mais il soutintqu'il avait une commission pour 
son ami Charvard, et il partit en courant. 






K 1 

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! 



i44 JACQUES FAUVEL. 

Nous nous assîmes sous les arbres qu'il 
nous avait indiqués. Le quart d'heure était 
écoulé depuis long-temps , et notre homme 
ne revenait pas. Que l'attente est cruelle 
dans une pareille situation! J'essayais de 
distraire Louise , en lui parlant de son enfant, 
de ses bons parens qu'elle devait bientôt 
revoir , et même de mes projets d'établisse- 
ment dans le pays où nous allions. Près de 
deux heures se passèrent ainsi. Je savais que 
souvent les guides avaient abandonné les 
fugitifs ; je cherchais quel parti je devais 
prendre. Aller à ce village? peut-être y 
a-t-il des troupes ; peut-être Huleau y a- 
t-il été arrêté. Continuer seuls notre route ? 
infailliblement je me fusse égaré. J'aurais 
trouvé bien triste d'être obligé de retourner 
sur nos pas , et de causer de nouvelles in- 
quiétudes à M. Ballenel. J'étais fort incer- 
tain, lorsque Louise dit, en tressaillant de 
joie : « Voici notre guide ! » 

J'aperçus en effet Huleau qui revenait , 
mais moins vite qu'il n'était parti : il était 
jvre. Sans écouler les reproches que je lui 
adressais : « C'est un homme que mon ami 



IP PARTIE. — CHAPITRE XXV. 14$ 
« Charvard! s'écria- t-il; je Je porte dans 
« mon cœur. S'il y en avait«eulcmeiH deux 
« cents comme nous, en huit jours toute 
a la France serait réformée. Mais on ne 
a voit que des lâches : les uns abjurent, 
« comme ce câlin de Ballenet, qui me le 
« payera ; les autres, au lieu de comhallre, 
« s'en vont comme des pénitens. 11 n'y a 
« que moi et Charvard ; Charvard avant 
« moi. Il m'a dit des choses. . . C'est mieux 
« qu'un pasteur, c'est un prophète. Mais 
« on ne l'écoute pas ; il n'y a que des sourds 
« et des poltrons. Monsieur et madame, 
« je ne dis pas cela pour vous. Une hrave 
« jeune dame qui s'expose... c'est du niè- 
ce rite, ça! Moi, je n'en ai point; quand je 
« périrais, je me moque de la vie... Vous 
« faites très hien de vous en aller. Charvard 
« et moi, nous ne restons que pour servir 
« de guides à nos frères ; et, quand nous les 
« aurons fait passer tous, nous fermerons 
« la marche en passant après eux. » Il con- 
tinua de nous déhiter des phrases incohé- 
rentes ; et, s'enflammant par degrés , il en- 
tonna , d'une voix de Stentor, le psaume ; 

III. 7 









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m 



j46 JACQUES FAUVEL. 

Le Seigneur est ma lumière et mon salut y 
qui craindrai-je ? « Malheureux , lui dis- je , 
« on vous entend d'une lieue ! — Qu'est-ce 
(( que cela me fait ? » et il chantait encore 
plus fort. — «Vous allez nous faire découvrir; 
« vous vous perdez ainsi que nous. — Je 
« suis prêt à confesser la foi du Seigneur , 
« en France , à l'étranger , sur la frontière , 
« en prison ; je chanterai les psaumes sui- 
te le bûcher. » Ce ne fut qu'en me fâchant 
que je le contraignis à se taire. 

La journée s'avançait ; je crus remarquer 

que notre guide allait vers l'orient au lieu 

de nous diriger vers le nord; je l'en avertis. 

Il affirma que nous suivions le bon chemin ; 

et je fus rassuré. Cependant nous laissions 

les sentiers à gauche pour aller toujours 

en avant : c'était côtoyer la frontière au lieu 

de s'y rendre. Je répétai à Huleau qu'il se 

trompait de route. « Non, non , disait-il en 

« continuant sa marche , je ne me trompe 

a pas ; je ne me trompe jamais ; je sais où 

« je vais. » J'insistai — « Venez toujours , 

« ayez confiance : je vous ménage une sur- 

« prise. » On juge de l'effet que ces mots 



I 



II e PARTIE. — CHAPITRE XXV. ify 
nous causèrent : j'exigeai qu'il s'expliquât 
sur celte surprise qu'il nous préparait. 
« N'ayez donc pas peur , » repril-il sans se 
de'concerter et avec un air de satisfaction ; 
« vous avez affaire à un brave homme, à un 
« plus brave homme que vous ne croyez. 
« Quel jour est-ce demain? — Eh ! qu'im- 
« porte? Vous abusez de ma patience.' 
« — C'est demain dimanche. Respectable 
« voyageur, et vous, jeune dame si intéres- 
« santé qui vous exposez à tous les dangers 
« pour confesser la foi, ne seriez-vous pas 
« charmés d'assister encore à un prêche sur 
« le sol de la France, et de sanctifier ainsi 
« le dernier jour que vous y passerez? — 
« Que signifie tout ce verbiage ? où nous 
« conduisez-vous ? — Vous serez content ; 
« vous me remercierez. J'ai su par Charvard 
ce que son neveu est allé à quelques lieues 
a chercher un pasteur qui , après avoir 
« échappé à bien des persécutions, va 
« quitter la France. Le saint homme sera 
« demain, au point du jour, dans les bois 
a de Chaniblet , à un endroit que je connais 
« parfaitement. Beaucoup de fidèles ont été 



■ 



■ 



V 



i48 JACQUES FAUVEL. 

(( prévenus en secret ; ils se rendront au 
« lieu désigné , et le pasteur fera le prêche. 
« Heureux ceux qui jouissent de la parole 
te de Dieu ! Voilà la surprise que je vous 
« ménageais. — Quelle audace ! Comment 
« avez-vous osé nous tromper ainsi ? Sou- 
« venez-vous de vos engagemens ; j'exige 
« que sur-le-champ vous me conduisiez à 
« la frontière. » Je m'emportais ; Huleau 
se troubla un moment. « Monsieur, me 
dit-il en adoucissant sa voix, pour re- 
« trouver le sentier que nous aurions dû 
« suivre , il faudrait retourner près du 
a village de Charvard. Maintenant, quel- 
ce que chemin que nous prenions , il nous 
« est impossible d'arriver ce soir à la fron- 
a tière ; et voici le plus court. » Louise était 
fort effrayée. Quelle pénible et singulière 
position que celle de se trouver fugitif au 
milieu d'un pays que l'on ne connaît point , 
sans autre sauvegarde que la bonne foi 
d'un guide ! On est à sa merci ; s'il donne 
des sujets de plainte , on craint encore de 
l'irriter : ce qu'il y aurait de pire , serait 
d'en être abandonné. D'après ce que disait 






HHC 



1P PARTIE. — CHAPITRE X\V. ifa 
Huleau, sa sottise était irréparable; je mu 
calmai^ et je fis sentir à Louise qu'il fallait 
s'en remettre à cet homme et à la Provi- 
dence. 

Je voulus savoir où Huleau entendait 
nous faire passer la nuit. 11 nous offrit le 
choix de dormir en plein air , sous des 
arbres à l'entrée du bois , ou de gagner , 
en faisant une demi-lieue dans la forêt , 
une cabane habitée par des bûcherons. Je 
lui demandai si l'on pouvait se lier à ces 
bûcherons ; il affirma que nous devions 
cire sans crainte, ces gens-là ne se mêlant 
de rien, et voyant des loups plus souvent 
que des hommes. Nous nous reposâmes 
quelques momens ; nous fîmes un Mger 
repas avec les provisions que nous devions 
aux soins de M. Ballonel; Huleau eu 
dévora la plus grande partie, et nous nous 
remîmes en marche. 

Il était presque nuit quand nous attei- 
gnîmes la forêt. Nous avions fait près de 
huit lieues dans la journée , il fallut mar- 
cher encore plus d'une heure. Le bois 
devenait très épais ; ma femme fut obligée 



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I 



i5o JACQUES FAUT EL. 

de mettre pied à terre : elle me donnait 
le bras ; Huleau conduisait le cheval par 
la bride. Nous avancions avec une peine 
extrême, et j'avais pour Louise de vives 
inquiétudes. Enfin nous arrivâmes à la 
demeure que nous cherchions. C'e'lait une 
misérable hutte sous laquelle se trouvaient 
réunies sept personnes ; le bûcheron , son 
vieux père , sa femme et quatre enfans. Il 
y avait une seule chambre, si l'on peut 
donner ce nom à un espace entouré de 
branches d'arbres taillées grossièrement et 
recouvertes de terre. Une vache et deux 
chèvres étaient pêle-mêle avec les enfans. 
Huleau, qui entra le premier, dit que 
nous nous étions égarés en allant à un 
village voisin , et que nous demandions à 
passer la nuit dans la cabane. Ces gens 
avaient un air bon , mais un peu sauvage ; 
ils ne nous témoignèrent ni empressement 
ni impolitesse. Bientôt la femme étendit 
dans un coin deux bottes de paille pour 
servir de lit à Louise et à moi ; elle indiqua 
à notre guide un autre coin où il pourrait 
dormir. Celui-ci mit sur une mauvaise table 



II e PARTIE. — CHAPITRE XXV. i5i 
le reste de nos provisions que nous lui 
abandonnâmes. Nous finies à nos hôtes 
quelques questions sur leur genre de vie, 
auxquelles ils répondirent sans beaucoup 
de détails. Nous nous jetâmes tout habillés 
sur les deux bottes de paille qu'on nous 
avait préparées. 

Je craignais que Louise ne pût dormir; 
mais, accablée par la fatigue, elle tarda 
peu à céder au sommeil. Une foule d'idées 
m'empêchèrent long-temps de fermer l'œil. 
Sans l'impardonnable incartade de ce Hu- 
leau , ma femme serait maintenant hors des 
frontières , je la verrais à l'abri de tout 
danger. Demain, quel sera son sort? et, 
tandis que je m'impatientais contre l'écer- 
velé qui prolongeait mes inquiétudes , je 
l'entendais ronfler tranquillement. Je com- 
parais ma vie agitée à l'existence monotone 
de ces bûcherons endormis près de moi. 
Us sont étrangers au monde ; l'univers finit 
pour eux aux bornes de la forêt. Tandis 
que la France est bouleversée par des 
querelles religieuses , en attendant que la 
guerre succède à la controverse , et d'autres 



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»5a JACQUES FAUVEL. 

calamités à Ja guerre, ils ne savent pas 
seulement qu'il y ait eu un édit de Nantes. 
Ils travaillent, mangent, dorment, et re- 
commencent le lendemain. Sont-ils heu- 
reux ? je ne sais : ils ont un bonheur né- 
gatif; ceux qui l'envient ont tort , ceux 
qui l'ont en partage ne sont pas à plaindre. 
Le jour paraissait à peine quand Huleau 
nous éveilla en disant : « Allons au prêche. » 
JNos hôtes étaient déjà levés, et ce mot pro- 
noncé devant eux me* parut très imprudent; 
mais ils n'y firent aucune attention. Nous 
prîmes congé de la famille; nous donnâmes 
au bûcheron quelque argent, qu'il accepta 
sans paraître y attacher de prix. 

Huleau était enchanté; il était fier de 
nous conduire au prêche, et se félicitait 
en termes énergiques comme s'il nous eût 
rendu un important service. Sans lui com- 
muniquer mes réflexions, je blâmais en 
moi-même ce pasteur qui appelait ainsi 
à une réunion dangereuse des hommes 
que devrait occuper un autre soin. Dans 
cet instant, Dieu commande aux malheu- 
reux proteslans de mettre en sûreté leurs 






IF PARTIE. — CHAPITRE XXV. .53 
femmes , leurs enfans ; ils méconnaissent 
son ordre s'ils emploient à prier le temps 
que réclament les êtres qu'ils sont char- 
gés de protéger. J'étais dans celte dis- 
position d'esprit , quand les transports de 
notre guide nous apprirent que nous ap- 
prochions du lieu de la réunion. 

Dans une partie très épaisse de la forêt 
se trouvait un espace absolument vide; là 
étaient déjà rassemblées près de deux cents 
personnes , et il en venait encore de diffé- 
rens côtés. Un profond silence régnait : 
un air de méditation et de ferveur répandu 
sur toutes les figures nous étonna Louise 
et moi. Nous fûmes encore plus étonnée 
lorsque nous vîmes Hultau, jusque là si 
emporté , si bouillant , prendre un air 
humble et se conformer au recueillement 
des autres assislans : il ne parlait plus qu'à 
voix basse. 11 nous présenta son ami Char- 
vard ; à leur air contrit , on n'aurait ja- 
mais deviné que c'étaient les deux ivrognes 
dont nous avions à nous plaindre. 

Le pasteur, précédé de son guide, arriva ; 
tous les assistans se levèrent aussitôt. C'é- 



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'54 JACQUES FAUVEL. 

tait un vieillard ; ses souliers étaient pou- 
dreux , il avait un bâton à la main , sa 
démarche était noble; il se découvrit et 
salua affectueusement l'assemblée. Il monta 
lentement sur un tertre , et leva les yeux 
au ciel : je crus revoir Paul Menars ! Je 
considérais avec attention le ministre. Ses 
cheveux blancs, sa physionomie calme, ses 
traits imposans, tout en lui me rappelait 
le digne pasteur que je ne cessais de re- 
gretter. Je me suis facilement expliqué 
cette ressemblance ; une même cause donne 
une même sérénité à ces hommes pieux 
qui, habitant le ciel par leurs pensées, 
semblent n'avoir plus rien des passions 
du monde. 

Des voix d'hommes et de femmes avaient 
entonné un psaume. Le chant cessa, le 
ministre prit la parole ; son sujet était le 
pardon des injures; il avait choisi pour 
texte ce passage : Lorsque vous présentez 
votre offrande à F autel, si vous vous 
souvenez que votre frère a quelque chose 
contre vous, allez vous réconcilier avec 
lui , et vous reviendrez ensuite offrir votre 






II e PARTIE. — CHAPITRE XXV. i5ô 
don. Il fît sentir la sublimité de ce pré- 
cepte , la supériorité de la morale évan- 
gélique sur la morale humaine ; il insista 
sur ces mots : Si votre frère a quelque 
chose contre vous. « Mots touclians , 
« disait-il , qui ne peuvent avoir été pro- 
(( nonces que par une bouche divine ; 
(( car sans doute les sages de la terre 
« eussent dit : Si vous avez quelque 
« chose contre votre frère. » Toutes ses 
paroles respiraient le calme et l'amour. 
« On détruit nos temples, on nous chasse, 
a nos frères ont quelque chose contre 
(f nous; il n'est pas en notre pouvoir d'aller 
« nous réconcilier avec eux ; faisons du 
« moins ce qui dépend de nous , aimons- 
« les ; montrons au Dieu qui voit tout 
« l'intention de vivre en paix avec eux ; 
« offrons-lui nos souffrances en expiation 
« de leurs fautes et des nôtres : prions 
« que pour leur bonheur Dieu les éclaire 
« et les rappelle au culte évangélique. » 
Je contemplais ce vieillard que le nouvel 
édit bannissait, menaçait de mort, et qui, 
avant de se mettre en sûreté , s'arrêtait 



M» 



^Hl 



ïî6 JACQUES FAUVEL. 

parmi ses frères pour leur rappeler les 
plus hautes vérités de la morale. Mes 
regards erraient sur cette assemble'e nom- 
breuse, composée d'hommes dont les uns, 
habitans des campagnes voisines, venaient 
rendre hommage en secret à la religion qu'il 
ne leur était plus permis d'honorer en 
public ; dont les autres, arrivés de diflérens 
points de la France , s'expatriaient, laissant 
leur fortune et leurs amis pour ne pas aban- 
donner leur foi; et qui tous, entourés de 
dangers pressans , oubliaient ou bravaient 
ces dangers afin de goûter la douceur de 
prier ensemble. Ce speciacle me causait 
une vive impression ; je le trouvais beau, 
sublime ; û élevait mon âme ; cependant 
j'étais maître encore de mon émotion. Mais 
lorsque, remplissant un devoir auquel les 
protestans ont toujours été fidèles dans 
leur fuite et dans leur exil , lors , dis-je , 
que le pasteur termina le prêche, en pro- 
nonçant la prière, pour le roi de France , 
je ne pus contenir mon attendrissement , 
et je vis des pleurs couler des yeux do 
Louise. 



II e PARTIE'. — CHAPITRE XXV. i5 7 
Nous nous remîmes en roule ; nous nous 
taisions , je regardais ma femme avec un 
intérêt tout nouveau. Dans la scène dont 
je venais d'être témoin , l'objet le moins 
intéressant n'était pas sans doute celle 
femme catholique qui , s' unissant au sort 
de son mari , se trouvait entourée de fu- 
gitifs , de proscrits, et assistait avec eux 
au milieu d'une forêt aux cérémonies d'un 
culte qui n'était pas le sien. 

Je lis d'abord peu d'atleniion à Huleau ,. 
qui marchait à une dixaine de pas en 
avant; il était agité, et frappait violem- 
ment avec son bâton contre les arbres. II 
se retourna et me dit : ce N'avez-vous pas 
« été ravi du sermon? — Cette matinée, 
répondis-je, sera toujours présente à mon 
« souvenir ; je n'ai pas vu de spectacle 

« plus touchant Et l'on veut nous em- 

« pêcber denous réunir ! s'écria-t-il. Quand 

« j'y pense, j'entre dans une fureur ; 

ce J'écraserais tous ces mécréans qui ren- 
cc versent nos temples ; non , je vivrais 
« mille ans que je ne leur pardonnerais 
« jamais à ces fils de Salan : que Dieu 



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il8 JACQUES FAUVEL. 

« les extermine ! « J'essayai de rappeler à 
cet homme les paroles qu'il venait d'é- 
couter ; mais il ne m'entendait pas plus 
qu'il n'avait compris le pasteur. « Mon 
<f ami, me dit Louise en se penchant à 
« mon oreille , lu le vois , ce n'est pas 
« seulement parmi les catholiques qu'on 
« trouve des in tolérons. » 

Pour sortir de la forêt il fallut marcher 
pendant plus de trois heures. Enfin Hu- 
leau nous dit qu'après avoir côtoyé un 
village qu'il nous montra nous serions 
en dix minutes hors de France. Tout à 
coup il s'arrête fort troublé ; et m'indi- 
quant du doigt l'objet qui le frappe : « Ne 
a voyez - vous pas , me dil-il , quelque 
« chose briller près du village ? » C'étaient 
des fusils. « Il n'y avait jamais eu de 
« troupes de ce côté , continua-t-il. On 
« ne peut suivre ce chemin. Attendez- 
« moi, je vais examiner par où nous pas- 
« serons. » Aussitôt il court vers une 
colline assez éloignée ; il la gravit , et 
disparaît. Peu de minutes après il revient 
sur la hauteur ; sa vitesse annonçait son 



II e PARTIE, ■*. CHAPITRE XXV. i5g 
effroi; nous le voyons s'enfoncer clans un 
bois touffu; à peine s'y est-il jeté que 
des soldats se montrent sur la colline , et 
cherchent inutilement des yeux l'homme 
qui vient de leur échapper. 

Quoique ces soldats fussent loin de nous, 
Louise était dans l'épouvante; de quel- 
que côté que nous voulussions avancer, 
nous ne pouvions nous soustraire aux 
regards des troupes. Je pris à l'instant mon 
parti : «Ne t'alarme point, dis-je à ma^ 
« femme ; pour sortir des situations diffi- 
« ciles , il ne faut que garder sa présence 
<< d'esprit; allons droit au village. » Elle 
me suivit sans hésiter. A trente pas j'aper- 
çus quelques militaires dans un champ ; 
j'appelai l'un d'eux, et le priai de me dire 
s'il avait vu passer le curé sur ce chemin. 
Sa réponse fut négative : elle m'impor- 
tait peu ; car on juge que j'avais fait 
cette question pour ne point paraître em- 
barrassé, et pour éviter qu'on ne m'inter- 
rogeât moi-même. Je répétai ma demande 
en m'arrêtant devant un corps-de-garde 
placé à l'entrée du village. Je dis sans 






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i6o JACQUES FAUVEL. 

affectation que nous allions chez le curé , 
et je me dirigeai vers 1 église , présumant 
bien que le presbytère en était voisin. 

Nous frappâmes à la porte ; une vieille 
servante nous ouvrit, nous conduisit à 
la chambre de son maître, et se relira. 
« Monsieur, lui dis- je, une dame calho- 
« lique , enceinte et souffrante , vous de- 
« mande la permission de se reposer chez 
« vous quelques instans. » Aussitôt il s'em- 
pressa de faire asseoir Louise , et lui té- 
moigna beaucoup de politesse et de zèle. 
« L'intérêt que vous montrez à madame > 
« conlinuai-je, va-t-il s'éteindre en appre- 
« nant qu'elle suit chez l'étranger son 
a mari prolestant ? » 11 me regarda ; sa 
surprise était extrême. « Monsieur, me 
a dit-il après un court silence, puisque 
« Dieu me confie votre sort , je dois vous 
« plaindre et vous secourir. » Quels trans- 
ports de reconnaissance nous fîmes éclater ! 
Cet homme de bien renouvelait à Louise 
ses promesses rassurantes ; et tout occupé 
de nous recevoir, il hâta l'heure de son 
modeste dîner. 






II' PARTIE. — CHAPITRE XXV. 161 
Que d'émotions diverses j'avais éprou- 
vées dans ce voyage ! j'en ressentis une 
nouvelle en m asseyant à la table d'un 
homme qui portait l'habit de mes persé- 
cuteurs, et qui nous accueillait avec bonté. 
« Depuis quelques jours, lui dis-je, j'ai 
« rencontré des gens de toutes les opinions. 
« J'ai vu des fanatiques dans les deux 
« religions; j'ai vu un borume qui semble 
« flotter entre elles , et appartenir à toutes 
« deux ; un autre qui les dédaigne éga- 
« lement ; mais j'ai vu aussi des êtres 
« vertueux qui professent des religions 
a différentes, et pratiquent la même cba- 
« rite. Leur souvenir me rappellera sans 
« cesse que nous devons vivre en frères 
« avec tous nos semblables. Leur exemple 
« me confirme dans la pensée que les 
« gens de bien ne sauraient être réelle- 
« ment divisés, et qu'ils s'accordent sur 
« les points imporlans. — Ah ! délrom- 
« pez - vous , me dit le curé d'un ioa 
grave : « je gémis des violences exercées 
(( contre les protestans ; mais que nous 
« sommes loin de nous entendre ! Quand 



I 



iG 2 JACQUES FALTEL. 

« vous serez dans une situation plus tran- 
« quille, rappelez-vous les paroles d'un 
« homme qui voudrait votre bonheur. 
« J'ai long - temps étudié les questions 
« qui nous divisent ; et je vous le dé- 
« clare avec toute la sincérité de mon 
<( âme , la vérité n'existe que dans ma 
« religion. » Je fus près de lui répondre 
qu'un vénérable pasteur, objet de mes 
regrets éternels , avait , pendant soixante 
ans, médité les mêmes questions, et qu'il 
affirmait avec la même bonne foi avoir 
trouvé la vérité dans la religion protes- 
tante : je craignis de l'affliger, et je gardai 
le silence. 

Le bon curé nous avait prévenus qu'il 
fallait rester dans sa maison jusqu'au 
soir; et nous voyant accablés de fatigue, 
il nous avait engagés à reposer pendant 
quelques heures. Quand le moment du 
départ arriva , il vint frapper à notre 
porte , et nous éveiller lui-même. Nous 
sortîmes avec lui; nous fûmes salués par 
tous les soldats et tous les paysans qui 
se trouvèrent sur notre passage. Dans le 



II' PARTIE. — CHAPITRE XXV. i63 
court trajet que nous avions à faire avec 
cet homme généreux, nous cherchâmes 
à lui exprimer les sentimens dont nous 
étions pénétrés. «Vous avez un cœur droit, 
« me disait -il; puissent vos erreurs se 
« dissiper ! Combien je serais heureux, si, 
« en vous inspirant un peu d'estime et de 
« reconnaissance, j'avais disposé votre 
« esprit à s'éclairer! » Bientôt il nous dit : 
« L'arbre à côté duquel nous passons est 
« sur le territoire français; celui que vous 
« voyez à vingt pas est sur le territoire 
« étranger. Adieu : demain , en offrant le 
« saint sacrifice, je prierai pour vous, n Je 
lui demandai la permission de l'embrasser; 
il s'attendrit comme nous. Louise et moi 
nous nous élançâmes vers l'arbre qu'il avait 
désigné. En y arrivant, ma femme se jeta 
dans mes bras; je la pressai contre mon 
sem. Nous adressions par des signes affec- 
tueux nos actions de grâces au bon curé 
qui, les mains levées vers le ciel, sem- 
blait nous bénir. Nous portions nos regards 
autour de nous , comme pour prendre 
possession de cette " terre protectrice 



A 



h- 



m 






i64 JACQUES FAUVEL. 

O déplorable effet des lois iniques ! Nous 
ressentions un mouvement de joie , et nous 
quittions notre patrie ! Nous respirions plus 
librement, et c'était en louchant le sol 
étranger ! 



I 

1 



II- PARTIE. — CHAPITRE XXVI. i65 



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^'WVVVW^WVVVVV%M/VWWV*l/VVVVVVVtVVrt/V u W*^' , 



CHAPITRE XXVI. 



Le lieu de refuge. 



I 



Nous passâmes la nuit dans un village 
voisin de la frontière. A noire réveil, l'hôte 
nous du qu un homme était arrivé au point 
du jour , et avait demandé, en nous dé- 
peignant avec beaucoup d'exactitude , si 
nous n'étions pas dans l'auberge. Cet homme 
n avait pas voulu qu'on nous réveillât , et 
il attendait. Souvent l'effroi survit au 
danger; depuis notre départ de Paris, 
Louise était habituée' à s'inquiéter de tous 
les événemens ; et, quoique nous lussions 
en sûreté, les discours de l'hôte l'alar- 
mèrent; elle ne tarda pas à se rassurer. 






I 



• 






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■ 

■ 

1 



»66 JACQUES FAUVEL- 

L'inconnu qui voulait nous parler élait 
Huleau; après avoir échappé aux soldats 
qui le poursuivaient , il élait revenu sur 
ses pas , nous avait cherchés ; et , ne nous 
trouvant point , il avait pensé que nous 
étions arrêtés, ou parvenus à celte au- 
berge. 11 rapportait nos effets. Quel fut 
son élonnement quand nous lui apprîmes 
que nous avions été sauvés par un prêtre 
catholique ! « Avouez donc , lui dis-je , 
» qu'il est des gens de bien dans toutes 
(( les religions. » Jamais il n'en voulut con- 
venir. 

Nous nous rendîmes à Bruxelles, où 
monsieur et madame Dumarsy devaient 
nous joindre. Nous ne recevions pas de 
leurs nouvelles ; et deux mois s'étaient déjà 
écoulés, lorsque Louise accoucha. Je passe 
sous silence mes inquiétudes, pour ne 
parler que de mon bonheur. Louise me 
donna un fils, et peu de jours après son 
père et sa mère arrivèrent. Combien ma 
Louise fut heureuse de leur présenter son 
enfant, et de voir autour d'elle tous les 
êlres chers à son cœur ! Qu'il m'était doux 



IP PARTIE. -CHAPITRE XXVI. .67 
de penser que le ciel la dédommageait 
de tant de maux.... «Je tant de maux 
soufferts pour moi ! 

Lorsque ma femme fut en état de voya- 
ger, nous partîmes pour l'électoral de 
Brandebourg. La ville d'Alt - Landsberg, 
située à trois milles de Berlin , était un des 
principaux asiles des proteslans français: 
ce fut là que j'allai m'élablir. 

Les réfugiés s'y trouvaient presque en 
aussi grand nombre que les anciens faa- 
bitans. Je fus frappé du mouvement qui 
régnait dans la population; chacun tra- 
vaillait ou cherchait du travail. J'étais fier 
du courage et de l'activité de mes com- 
patriotes; cette activité, ce courage, ho- 
noraient à fois leur religion, leur patrie 
et leur asile. Je me souvins que trente- 
cinq ans auparavant, à l'époque de la 
Fronde, quelques grands, par dépit contre 
un ministre, avaient allumé la guerre civile 
et appelé au sein de leur pays les armes 
de l'étranger : ici , je voyais une masse 
immense de citoyens blessés dans leurs 
droite les plus sacres, fuyant sans rési- 






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!; 



168 JACQUES FAUVEL. 

stance devant des édits proscripleurs , et ne 
demandant à l'étranger qu'un refuge et 
du travail. 

Les hommes les moins embarrassés pour 
vivre étaient les ouvriers. Quel change- 
ment dans les fortunes ! quelle source de 
réflexions ! Tandis que l'artisan , plus re- 
cherché qu'en France , jouissait d'une ai- 
sance inaccoutumée, des réfugiés qui dans 
leur pairie versaient abondamment des 
aumônes étaient presque réduits à en re- 
cevoir. La plupart n'avaient pu transporter 
leurs richesses , tant il avait fallu préci- 
piter leur fuite. D'autres, se flattant qu'ils 
avaient peu de mois à rester chez l'étranger, 
et qu'il s'agissait seulement de laisser passer 
un orage , s'étaient gardés de réaliser leur 
fortune. Que de situations déplorables ! 
que de vertueux exemples ! que de méta- 
morphoses singulières! Des vieillards ha- 
bitués jusqu'alors aux douceurs de la vie 
faisaient l'apprentissage des métiers que 
leur permettait la faiblesse de leur âge. 
Pour élever ses enfans , telle femme , qui na- 
guère brillait dans le monde, était devenue 



1 



II' PARTIE. — CHAPITRE XXVI. ,69 
une laborieuse ouvrière. Pour soutenir ses 
parens , telle jeune personne qui avait laissé 
une riche dot en France, donnait des 
leçons de musique. Les professions les plus 
futiles devenaient respectables par rem- 
ploi de leur modique salaire : un gentil- 
homme enseignait l'escrime , un avocat 
était maître de danse. On s'entr'aidail ; unis 
par un malheur commun, nous formions 
une même famille. Ah ! sans doute , nous 
n'étions pas exempts de passions. 11 y avait 
quelques jalousies , quelques inimitiés ; on 
citait même des individus qui, liés en- 
semble aux jours de leur prospérité , se 
divisaient sur la terre d'exil : mais cette 
terre était bien plus souvent témoin de 
réconciliations touchantes ; et je reconnus 
que l'adversité rend les hommes meilleurs. 
Presque tous les anciens habiians nous 
voyaient avec intérêt. Si le ciel veut que , 
par les fautes des gouvernemens ou par la 
turbulence des peuples, une grande mul- 
titude d'hommes soient encore forcés de 
s'expatrier, puissent-ils trouver une terre 
hospitalière comme le fut le Brandebourg- 
III. 8 






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,,o JACQUES FAUYEL. 

pour les protestans français ! Toutefois , 
quelques gens bornés, s' effrayant de notre 
nombre, criaient que nous allions affamer 
leur pays , et se montraient grossiers et 
querelleurs. Quelques envieux soutenaient 
que notre industrie si vantée , loin d'ouvrir 
à la Prusse de nouvelles sources de ri- 
ebesses, allait y ruiner la classe in- 
dustrieuse ; ils murmuraient de l'appui 
que nous accordait l'électeur. A les en- 
tendre, les avantages qu'il prodiguait aux 
réfugiés étaient des vols faits à ses propres 
sujets. Triste condition que celle d'un 
exilé ! alors même qu'on l'accueille , on 
lui fait sentir qu'il n'est qu'un étranger. 

J'élablis une manufacture : grâce à mon 
expérience , aux instructions que m'avait 
données Roland , et à des capitaux assez 
considérables , je la ^»is rapidement pro- 
spérer. Tel est le noble privilège du com- 
merçant qui porte un nom considéré ; son 
industrie le suit, son crédit l'accompagne, 
sa maison , transportée d'un bout de l'Eu- 
rope à l'autre , est encore la même qu'au 
lieu d'où l'injustice l'a banni. 



IP PARTIE. - CHAPITRE XXYI. , 7 , 
J'aidai mes compatriotes autant qu'il m e 
fut possible; et, pour en occuper davan- 
tage, je multipliai sans nécessité le nombre 
de mes commis et de mes ouvriers. En 
même temps, j'aidais de mes conseils les 
ancens fabricans du pays. Je prenais dan* 
es familles allemandes des apprentis, pour 
les former au genre d'industrie q Ue j'avais 
apporté. Je me vis heureusement secondé 
dans mon projet d'obtenir la bienveillance 
générale. Les mœurs simples , la franchise 
de M. Dumarsy plurent aux bons Alle- 
mands. Ma belle-mère n'avait plus de va- 
mté; mais toujours elle était vive et 
prompte quand il s'agissait d'obliger. Et 
Louise ! pour combien de familles elle fut 
un ange tutélaire ! J e n 'ai connu qu'une 
parue de ses bonnes actions ; sur ce point 
seulement elle s'enveloppait de mystère. 

Sans y mettre d'éclat, nous eûmes' des 
reunions où nos compatriotes venaient se 
distraire de leurs peines; Louise donna 
même quelques bals : c'est en tout P a ys 
un moyen infaillible de se faire des amis 
Encore jeune, toujours jolie , elle élait 



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172 JACQUES FAUVEL. 

moins occupée de briller que de faire 
briller les autres. Les dames allemandes 
avaient, disait-on , redouté l'élégance , les 
grâces et la coquetterie des dames fran- 
çaises ; elles se rassuraient près de Louise, 
dont les manières aimables et simples at- 
tiraient la confiance et l'amitié. 

Entouré de ma famille, plus épris que 
jamais de ma femme, partageant avec ra- 
vissement ses espérances et ses soins pour 
mon fils, chéri de mes compatriotes, esti- 
mé des hommes qui me donnaient un asile , 
je réunissais de grands moyens de bonbeurj 
mais comment oublier la France! 



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II e PARTIE. — CHAPITRE XXVII. i 7 3 



WVV\\ WVWW VVVVWWWW lA'W.V* VWlUU\iWWVVWV\\VU\ VVWWVWWWW V W WAi 



CHAPITRE XXVII. 



Grande catastrophe. 



I 



Quatre années s'écoulèrent : combien 
il était doux pour Louise de jouir enfin 
d'une situation tranquille , et de partager 
ses soins entre tous les objets de ses affec- 
tions ! Les vicissitudes de notre sort passé , 
ce mélange d'événemens heureux et mal- 
heureux , avaient donné à son âme aimante 
une nouvelle activité. Fille , épouse et mère, 
elle n'existait, elle ne respirait que pour 
aimer. 









I 



I 



*H JACQUES F AUTEL. 

Une seule crainte, mais une crainte 
affreuse, empoisonnait sa félicité; celte 
femme qui m'avait donné tant de preuves 
de courage était, dans ses alarmes pour 
son fils, k plus faible des mères. Le sou- 
venu- de son premier enfant ne cessait 
de lui être présent ; la maladie qui nous 
1 avait enlevé était presque inévitable pour 
notre petit Jules, et l'idée qu'il en serait 
atteint épouvantait Louise. Souvent elle 
m'en parlait, souvent je la surprenais triste, 
pensive; le sujet de ses réflexions était 
toujours le même. Elle avait en moi une 
confiance absolue ; un mot tendre de moi 
suffisait pour diriger ses sentimens , et 
même pour les cbanger : tout mon empire 
s'évanouissait dès que j'essayais de vaincre 
ses terreurs. Vainement lui représentais -je 
combien il est insensé de troubler le pré- 
sent par les craintes cbimériques de l'ave- 
nir : elle m'écoulait, elle semblait saisir et 
approuver mes idées; je cessais de parler, 
elle se taisait et elle pleurait. Sa faiblesse 
me la rendait encore plus cbére ; mais que 
ses inquiétudes m'affligeaient ! j'aurais tant 



H« PARTIE. — CHAPITRE XXVII. 175 
désiré la voir parfaitement heureuse ! Elle 
m'apparaissait comme un être sacré ; quels 
charmes, quels délices elle avait répandus 
sur jna vie ! Je devais tout à Louise, Louise 
était tout pour moi ! 

Un jour, j'étais occupé d'affaires avec 
plusieurs personnes; ma femme entre éplo- 
rée, éperdue. « Ah! mon ami, me dit-elle, 
« un enfant , un pauvre enfant vient de 
« mourir de la petite-vérole dans notre 
« voisinage fl'épidémie règne dans la ville. » 
Elle me supplie de parlir , de partir sur-le- 
cliamp , de la laisser parlir avec son fils. 
Je n'aurais pas eu de crainte, qu'il m eût 
suffi de la \ oir livrée à d'aussi vives alarmes 
pour me hâter de la satisfaire. Dans le jour 
même, je cherchai, je trouvai, je louai 
une habitation à deux lieues de Landsberg , 
dans un village où demeurait un Français , 
habile médecin que je connaissais beau- 
coup; et le soir même, nous allâmes nous 
y réfugier. 

Louise , assaillie de terreurs à la ville, 

respirait en se voyant à la campagne 

Vaine précaution ! l'enfant avait emporté 






■ 



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17G JACQUES FAUVEL. 

avec lui le germe de la fatale maladie. 
Monsieur et madame Dumarsy, qui vinrent 
nous joindre le lendemain, trouvèrent la 
malheureuse mère accablée près du lit de 
son fils. Insensible à. leurs consolations, 
elle ne se ranimait que pour donner à 
Jules les soins les plus tendres. C'est alors 
surtout , m'a-t-elle dit , que l'image de son 
premier né , qu'elle avait perdu , la pour- 
suivait incessamment. A l'époque du malheur 
que nous avions subi , la contagion ayant 
épargné ma femme , je ne craignais point 
qu'elle en fut atteinte; mais je tremblais 
qu'elle ne succombât à tant de fatigues et 
d angoisses. 

Enfin, après seize jours, le péril cessa 
pour l'enfant, et je vis renaître la mère. 
J'étais bien heureux de la convalescence 
de mon fils; je crois que je l'étais plus 
encore du bonheur de ma femme. Elle 
contemplait Jules avec enchantement ; quel- 
quefois elle demandait s'il était bien vrai 
qu'il fût sauvé; puis, sans attendre de ré- 
ponse , elle faisait éclater sa joie , elle ne 
pouvait lui parler; sa voix était étouffée 



II" PARTIE. — CHAPITRE XXVII. t 77 
par des sanglots de bonheur ; mais elle 
lui prodiguait les. caresses les plus affec- 
tueuses, elle le pressait dans ses bras, elle 
le couvrait de baisers, en s'écriant avec 
transport : « Il est guéri ! » 

Louise se faisait une fête de retourner 
à la ville avec son enfant sauvé du terrible 
fléau ; toutefois elle voulut rester à la 
campagne juscpi'à la fin de la convales- 
cence. J'allai seul passer quelques heures 
à Landsberg pour mes affaires. J'étais ivre 
de bonheur, j'arrêtais les passans dans la 
rue pour leur faire partager ma joie ; je 
vis alors combien Louise était aimée; on 
m accueillait comme un homme qui revient 
d'un long et périlleux voyage. Des per- 
sonnes que je connaissais à peine venaient 
à moi avec empressement pour me deman- 
der des nouvelles de mon fils et de sa 
mère. Etait - il besoin de m'interroger ? 
l'allégresse empreinte sur mes traits disait 
assez que notre enfant se portait bien. Des 
transports éclatèrent à mon arrivée dans 
ma maison; tous les ouvriers accouraient; 
tous les petits apprentis semblaient avoir 









■ 



I 



178 JACQUES FAUVEL. 

conservé un frère. Je passai rapidement 
chez la plupart de nos amis; j'étais chargé 
d'annoncer qu'à notre retour Louise don- 
nerait un grand bal pour célébrer la gué- 
rison de son fils. 

Je me hâtai de repartir : ma femme vint 
au-devajit de moi; son teint était très 
animé ; elle me dit qu'elle avait eu dans 
la journée un violent mal de tête, mais 
qu'il se dissipait. Pendant le souper, son 
indisposition augmenta ; elle était sujette 
à de fortes migraines, et je ne fus pas 
inquiet. Le lendemain, Louise continuait 
d'être malade; je voulus qu'on appelât le 
médecin. Il parla devant elle d'une manière 
rassurante; c'était une fièvre, disait-il, qui 
n'aurait pas de suites fâcheuses. Nous 
le reconduisîmes , et il nous déclara que 
c'était la petite-vérole. Madame Dumarsy 
pâlit , s'appuya sur moi ; elle retenait à 
peine ses gémissemens. « O ma chère 
(( fille ! dit d'une voix étouffée M. Du- 
ce marsy , quoi ! après avoir échappé une 

« première fois » Leur terreur était 

telle que je craignis de les laisser ren- 






II e PARTIE. — CHAPITRE XXVII. 179 
trer dans la chambre ; je rassemblai mes 

forces , et je retournai seul près de ma 

femme. 

A mon approche , sa figure s'embellit 
d'un sourire angélique. « Enfin j'ai sauvé 
« mon fils , » me dit- elle avec un accent 
que j'entends encore. — « Que dis-tu ? » 
répondis - je en essayant vainement de 
cacher mon trouble. — « On veut me 
« tromper ; mais je connais ma maladie. » 
Je cherchai à détourner Je cours de ses 
idées. S'apercevant qu'elle m'avait alarmé, 
elle en eut du regret , et ne songea plus 
qu'à dissiper mes craintes. « Sois tranquille, 
« mon ami; celte maladie ne sera pas plus 
« dangereuse pour moi qu'elle ne Va été 
« pour mon enfant. » Ces mots me firent 
trembler. « Grand Dieu! me disais-je , 
« quel est celui de mes deux en fans dont 
a elle doit éprouver le sort ? « 

Les accès de fièvre étaient violens et 
prolongés; je lisais l'inquiétude et l'effroi 
sur toutes les figures; Louise seule conser- 
vait encore de la tranquillité. Par une con- 
tradiction singulière et cependant naturelle, 






180 JACQUES FAUVEL. 

la sécurité de ma femme , ses discours ras- 
surans déchiraient mon cœur , m'acca - 
blaient ; et lorsque j'étais loin d'elle avec 
ses parens , la faiblesse extrême de M. Du- 
marsy , la vive douleur que ma belle- 
mère comprimait à peine devant sa fille , 
et qui devenait du désespoir aussitôt qu'elle 
l'avait quittée, me faisaient retrouver du 
courage. En combattant leurs anxiétés, je 
m'étourdissais sup les miennes. Si je me 
trouvais seul , je sentais ma fermeté près 
de m'abandonner ; puis je me ranimais , 
ma situation exaltait ma tête ; l'idée que 
ma femme fût en danger était trop affreuse 
pour que je pusse m'y arrêter ou même 
la concevoir, fr Non, me disais-je, non, je 
« ne suis point réservé à un coup aussi 
« épouvantable. La fortune m'a sauvé tant 
« de fois ! m'abandonnerait-elle au rao- 
« ment le plus important de ma vie ? 
a Louise, si jeune... si nécessaire à son 

« fils...! à moi...! c'est impossible » 

Il me semblait éloigner le danger en refu- 
sant d'y croire ; je me disais que j'étais 
calme..., et la sueur inondait mon front % 



I 



II e PARTIE. — CHAPITRE XXVII. 181 
et des larmes brûlantes s'échappaient de 
mes yeux. 

Le septième jour , un changement dans 
la situation de Louise fît plus pour me 
calmer que tous les efforts de ma raison. 
Quelques heures de repos avaient apaisé 
l'ardeur de la fièvre. L'éruption ne 
paraissait point ; et ce qui jusqu'alors 
avait été un sujet d'inquiétude pour le 
médecin , devenait pour moi un motif de 
sécurité. En voyant Louise si tranquille et 
si belle, je me persuadais qu'on s'était 
trompé sur le genre de sa maladie, et 
cette idée me ravissait. 

Vers onze heures du soir , j'étais seul 
assis à son chevet; une de mes mains était 
posée dans les siennes. Fatigué par les nuits 
précédentes, et me laissant aller à de con- 
solantes pensées, je m'étais assoupi. Louise, 
en me serrant la main , m'éveilla. « Mon 
« ami , me dit-elle d'une voix émue , ne 
« t'effraie pas de la demande que je vais 

« te faire Je ne suis pas plus mal... 

« Oh! je vivrai.... nous sommes si heureux 
« ensemble....! Je t'en prie, mon ami, ne 



M 



I 



182 JACQUES FAUVËL. 

a t'effraie pas. » Je la pressai de me dire ce 

qu'elle désirait — «Je te le repète, je ne suis 

a pas plus mal; mais je voudrais voir un 

« prêtre catholique, je voudrais le voir sans 
« relard. » A cette demande , à cette idée 
de préparatifs de mort, je frissonnai, u Celte 
« soirée , lui dis-je , annonce ta conva- 

« lescence; tu vas guérir tu n'as pas 

<( besoin.... — Mon ami, reprit-elle, dans 
« quel moment n'a-t-on pas besoin des 
<c secours du ciel 7 » Quelques habitans du 
village étaient calholiques, mais leur pas- 
teur demeurait à trois lieues. Louise me 
pria de l'aller chercher moi-même , tant 
elle désirait s'entretenir promptement avec 
un ministre de sa religion. Je partis à 
l'instant , je l'amenai ; il était déjà grand 
jour. Je laissai l'ecclésiastique près de ma- 
dame Dumarsy , et j'allai avertir ma femme 
de son arrivée ; elle me tendit la main , 
et m'exprima sa reconnaissance. Le prêtre 
resta quelque temps seul avec Louise; 
lorsqu'il sortit , je le vis profondément 
touché. « Cette dame est un ange , » me 
dit - il. Après avoir parlé un instant à 



n 



■ 



II* PARTIE. — CHAPITRE XXVII. i83 
madame Dumarsy, il passa dans une pièce 
voisine. Je voulais retourner vers ma femme • 
ma belle mère me retînt , et bientôt on vint 
lui annoncer que tout était prêt. 

L'ecclésiastique s'avança revêtu de ses 
babils de sacerdoce; il portait, d'un air 
recueilli et solennel , un vase d'or entre ses 
mains. Il s'acbemina vers l'appartement de 
Louise , suivi de M. et de madame Du- 
marsy , des gens de la maison et de quel- 
ques voisins. Depuis quaranle-buit heures, 
on avait exactement fermé toutes les issues 
de la chambre de la malade, on n'y en- 
trait qu'avec précaution ; elle était obscure , 
même pendant le jour. Les deux battans 
de la porte s'ouvrirent , la chambre était 
plutôt illuminée qu'éclairée; une table 
ornée de feuillages était transformée en 
autel, le lit était également orné, et ma 
pauvre femme avait une espèce de parure. 
J'entrai le dernier , je me plaçai contre la 
fenêtre, auprès de madame Dumarsy. Louise 
semblait chercher quelqu'un des yeux ; elle 
m'aperçut au moment où je m'agenouillais 
ainsi que les autres assistas j et d'un re- 



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184 JACQUES FAL'VEL. 

gard elle me remercia. Le prêtre commença 
la cérémonie, et Louise communia. Avec 

quelle ardeur je priai.... ! Hélas ! dans 
notre fuite , elle avait prié de même à une 
cérémonie du culte protestant. Tous les 

cœurs étaient brisés; je tremblais envoyant 
que les assistans ne pouvaient retenir leurs 
larmes; moi-même j'étouffais à peine mes 
sanglots ; mais rien n'altéra le calme et la 
ferveur de Louise. 

Lorsque la cérémonie fut achevée , et 
que j'eus reconduit le prêtre , je retournai 
au chevet de ma femme ; et en approuvant 
l'acte de religion qu'elle venait d'accom- 
plir , j'insistai sur ce qu'il n'avait pas été 
commandé par l'état où elle se trouvait. 
Au lieu de me répondre , elle me dit : 
a Combien je te sais gré d'être allé cher- 
« cher pour moi un prêtre catholique ! 
k toi protestant , jeté dans l'exil par les 

« persécutions. Oh....! Dieu me fera la 

« grâce de t' éclairer. » 

Elle continua d'être assez bien le reste de 
la journée, et de plus en plus je me livrais 
à l'espoir.... Le lendemain, quel change- 



ÏI' PARTIE. — CHAPITRE XXVII. ,85 
ment î La fièvre était revenue avec plus 
de violence ; cependant Louise demanda 
qu'on lui amenât son enfant comme à l'or- 
dinaire. Elle le fît placer sur son lit, et 
voulut s'asseoir pour essayer de jouer encore 
avec lui. Elle y parvint un instant, à l'aide 
d'oreillers qui la soutenaient, Cette position 
la fatiguait, elle laissa bientôt retomber 
sa tête ; mais retenant la main de son 
fils , elle l'attira doucement vers elle ; et 
de la manière la plus simple , la plus tou- 
chante , elle lui recommanda de bien nous 
aimer. Le pauvre enfant la regardait d'un 
air étonne' ; il se taisait, et semblait avoir 
suspendu la pétulance de son âge. Monsieur 
et madame Dumarsy se mirent à pleurer. 1 
Louise remarqua que j'étais troublé; aus- 
sitôt elle me dit d'un ton plus animé : 
« Mon ami , je suis bien heureuse , il est 
« guéri ! » et regardant sa mère, elle répéta : 
« Il est guéri ! » 

Peu de temps après, l'enfant jouait dans 
la chambre ; il faisait du bruit, je voulus 
l'éloigner. « Laisse-le s'amuser, me dit-elle, 
« ce bruit m'est agréable; j'ai eu si peur- 



^^ 



I 



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■ 
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186 JACQUES FAUVEL. 

« de ne plus l'entendre ! » Le père de 
Louise était anéanti ; mais sa mère....! elle 
montrait tant d'alarmes que je craignis 
que ma femme n'en fût effrayée. Avec 
beaucoup de précautions, j'engageai ma- 
dame Dumarsy à se retirer. Louise s'en 
aperçut : « Ah ! dit-elle d'une voix oppres- 
sée , laissez-moi ma mère et mon fils. » 

Le médecin, qui vint plusieurs fois dans 
la journée, semblait nous refuser des paroles 
consolantes. Louise eut une longue dé- 
faillance qui nous jeta dans la conster- 
nation ; en revenant à elle , avec quelles 
expressions tendres elle nous remercia de 
nos soins ! Il était tard ; elle nous pria de 
nous retirer, d'aller prendre du repos , 
nous assurant qu'il lui suffisait d'avoir sa 
garde auprès d'elle. Je la tins long-temps 
embrassée , je sortis. 

L'inquiétude me ramena presque aussitôt. 
Ma femme était accablée, et ne m'entendit 
point. Je restais debout immobile à la consi- 
dérer; je me flattais qu'elle sommeillait; tout 
à coup , elle fut très agitée , elle avait les 
yeux à demi ouverts; quel fut mon effroi 



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IP PARTIE. — CHAPITRE XXVII. .8 7 
de la voir sourire...! «Oh! je ne crains 
« rien, dit-elle, il nous défendra.... c'est 
« lui qui nous a déjà sauvés.... » Pois, 
les yeux tout ouverts , et d'un air égaré : 
<( Fauvel! Fauvel ! le feu.... le feu... dans 
« les ateliers.... » Je crus qu'un rêve 
pénible la tourmentait; je n'osais la ré- 
veiller. Sans m'averlir , la garde m'avait 
quitté pour aller chercher monsieur et ma- 
dame Dumarsy ; ils accoururent avec le 
médecin. A peine les remarquai- je; mes 
regards suivaient tous les mouvemens de 
Louise ; sa respi ration était pénible, entre- 
coupée ; elle murmurait des mots sans 
smte elle se tut..".. Après quelques mi- 
nutes : « Mon fils ! mon fils, dit-elle en 
« se soulevant... il est guéri! » Elle re- 
tomba; madame Dumarsy jeta un cri, je 
lui imposai silence ; mais presque au même 

instant j'entrevis l'effroyable vérité 

« Louise....! Louise...! réponds-moi... un 
« mot, encore un mol, un seul! » et je 
voulais la serrer dans mes bras. Le méde- 
cin me retint avec force. « M. Fauvel, 
« me dit-il , soyez homme ; vous qui dans 



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188 JACQUES FAUVEL. 

(f tous les événemens de votre vie avez 
« montré tant de fermeté.... — Je n'en ai 
a plus! » m'écriai-je; et je m'abandonnai 
au plus violent désespoir. 



FIN DE LA SECONDE PARTIE ET DU 
TROISIÈME VOLUME. 






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TABLE DES CHAPITRES 



DU TROISIEME VOLUME. 



SUITE 



DE LA 



SECONDE PARTIE. 



V>ihapitre XIV. Prospérité , va- 
nité Pag. t 



Chapitre XV: Dwane. . . . 
Chapitre XVI. Voyage et retour. 
Chapitre XVII. Quelques scènes 
chez madame JDumarsy. . 



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190 TABLE DES CHAPITRES. 

Chapitpe XVIII. Divers change- 

mens de situation 5 2 

Chapitre XIX. Mort d'un homme 

de bien^ g 2 

Chapitre XX. Nouveaux malheurs. 6g 
Chapitre XXI. Suite du précédent. 82 
Chapitre XXII. Persécutions. . . 
Chapitre XXIII. Départ. . . . 
Chapitre XXIV. Rencontre de di- 
vers personnages 

Chapitre XXV. Personnages nou- 
veaux. Voyage à la frontière. . 
Chapitre XXVI. Le lieu de refuge. i65 
Chapitre XXVII. Grande cata- 
strophe. . . -/irr^r^vrsN. • l l^ 



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fin de la table des chapitres. 







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